La lettre à Lulu
Lulu 54 novembre 2006

7 A C. Sauvagerie planétaire en Port-Saint-Flipper


Le parc Planète sauvage veut doper son chiffre d’affaire avec des dauphins pitres.
Officiellement pour les faire siffler comme des étourneaux. Les oiseaux protestent.


7 A C. Sauvagerie planétaire en Port-Saint-Flipper
Rebelote. Construit un peu vite en 1998, sans autorisation pour les dauphins, le bassin de Planète sauvage n'a que des otaries, faute de mieux. Mais commercialement, c'est pas top. Le parc de Port-Saint-Père de l'époque avait tenté le fait accompli. Les services officiels avaient refusé tout net. Deuxième round. Nouvelle demande.

Spécialiste des domaines skiables, diversifié dans les parcs de loisirs, la Compagnie des Alpes a croqué 54 % du capital de Planète sauvage en 2005, et ne tient pas du tout à faire plomber sa cote au second marché par des comptes d'exploitation la tête sous l'eau. On est comme ça, à la Compagnie des Alpes : pour ramener les bilans à des sommets, il faut des dauphins sauteurs. Quatre, pour commencer. Douze selon la demande, en comptant sur de futures naissances en captivité. Enfin, si les dauphins veulent vraiment léguer à leurs mômes un avenir entre quatre parois en béton, eux qui sont habitués à nager 60 km par jour, au large.

Étourneaux persifleurs

Au-delà des exigences financières, le projet est mené par Martin Böye, le scientifique de Planète sauvage, qui planche en parallèle sur sa thèse de doctorat, dirigée par un spécialiste des primates et de psychologie comparée homme-animal, et un chercheur travaillant sur les pigeons et les adolescents. Le show des dauphins l'arrangerait bien pour avoir des dauphins cobayes à demeure. Tout le dossier de présentation appuie sur l'aspect recherche, en partenariat avec un labo de l'Université de Rennes, bien content de trouver un budget privé pour co-financer ses activités en imaginant une étude comparant les sifflements des dauphins et des étourneaux.

Un alibi peu crédible, pour faire passer l'attraction des dauphins savants, protestent les delphinologues. L'Anglaise Cathy Williamson, de la Whale and dolphin conservation society, estime que «l'étude proposée contient nombre d'erreurs qui semblent impossibles à rectifier, notamment parce qu'elle assimile la communication des dauphins captifs à celle des dauphins libres». Monika Wilke, du centre d'études hydrobiologiques de Banyuls, ne voit pas d'intérêt scientifique au projet soumis à enquête, d'autant qu'il ne garantit pas de bonnes conditions de captivité aux dauphins. Elle a noté qu'on a masqué la part spectacle, sachant bien que ces numéros n'ont pas la cote chez les amis des animaux. Diplomatiquement, mais aussi parce c'est désormais obligatoire, le dossier a mis l'accent sur la recherche et la pédagogie, même si les experts doutent de la présentation concrète «des grandes étapes de la vie d'un groupe de dauphins» hors de son milieu naturel, au large. Depuis plus de trente ans, les recherches en delphinarium sont abandonnées au profit d'observations en mer.

Depuis Halifax, au Canada, une sommité mondiale ès dauphins, le biologiste David Lusseau, trouve que l'objet de la recherche n'a rien de convaincant : elle peut se faire avec d'autres dauphins, déjà en captivité ou en liberté en mer. Et le projet a trop peu de dauphins pour des résultats pertinents. Il rappelle qu'observer la communication non vocale des dauphins n'a pas d'intérêt dans des aires restreintes, «si bien que, contrairement à ce qui est avancé, le projet proposé ne parviendra pas à la moindre compréhension de la communication non vocale». Pour récuser ces gêneurs, Planète sauvage a la parade : tout ce qu'on a établi jusqu'ici ne vaut pas un clou. «Depuis quelques années, la recherche sur la communication des dauphins est dans un cul-de-sac. Nous, avec notre partenaire, l'université de Rennes, voulons repartir de zéro», dit Martin Böye* sans rigoler.

Les opposants à la mise en boîte des dauphins, l'association One Voice, et sa présidente France, la nantaise Muriel Arnal, l'asso SOS Grand Bleu, rappellent qu'en Europe, la tendance est plutôt à fermer les delphinariums qu'à en créer de nouveaux. En France, il y en a deux, Antibes, créé en 1970 et le parc Astérix ouvert en 1988. Aucune autorisation depuis.

7 A C. Sauvagerie planétaire en Port-Saint-Flipper
Dauphins même pas payés

Pour lever toutes réticences des journalistes, un voyage de presse a été organisé depuis Nantes, jusqu'au delphinarium d'Harderwjk en Hollande, qui appartient au même groupe. Avec avion, restos, et bons conseils glissés à l'oreille. De retour de ce déplacement bien cadré, Ouest-France* cite Martin Böye : «Évidemment qu'on n'affame pas les animaux pour les faire travailler. Ils ont tous la même ration de nourriture.» Pour ces exhibitions de cirque marin, les animaux doivent pourtant travailler pour gober, après chaque cabriole, la récompense de poissons décongelés. Repus, ils ne feraient pas les pitres.

L'enjeu essentiel est bien là : le parc animalier espère gagner 30 % de fréquentation grâce aux cousins de Flipper, tout en haussant le prix d'entrée à 19 euros**. En espérant que pour le public, le sourire des dauphins n'aura pas de prix. Sans verser de commission aux cétacés.

Prétextant des travaux en mairie, le rapport et l'avis favorable du commissaire enquêteur n'étaient pas consultables en maire de Port-Saint-Père, ainsi que le prévoit la loi. Du coup, rares ont été les veinards qui ont pu lire la prose du commissaire enquêteur, qui note une mystérieuse «observation en langue étrangère». En juillet, Ric O'Barry, l'ancien soigneur du mythique Flipper, depuis opposant farouche aux delphinariums au sein de One Voice, est venu signer le registre. Le commissaire l'a dit sèchement : il ne parle pas anglais. Son rapport félicite la société Safari africain Planète sauvage pour avoir si bien répondu aux «craintes de nuisances sonores» en prenant «des engagements rectifiant l'expression de certaines critiques». Y'en a qu'ont compris ? Pour conclure, le commissaire fait un copié collé du plaidoyer pro domo du parc animalier contre ses opposants : «Il est constaté qu'il est fait usage dans les documents reçus et dans les remarques formulées dans le registre d'approximations, voire d'interprétations détournées de données connues et quantifiées». C'est plus clair ?

Comme pour les détenus humains, la captivité des dauphins pourrait s'aménager.avec un bracelet électronique. Pratique, pour aller boire un pot au bistrot du coin.

Sonia Sonar

* Ouest-France, le 8 novembre 2006
* Le 30 octobre 2006
* Le Figaro, le 30 octobre 2006

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