La lettre à Lulu
Lulu 53 juillet 2006

À fond les manettes. Tramway to hell !


Plus vite chauffeur, plus vite ! À tombeau ouvert ! Bus et trams à fond sur toute la ligne de la productivité. Le nez sur le retardomètre, la main sur les performances de la société de transport, l'œil sur la rentabilité.


À fond les manettes. Tramway to hell !
La Semitan peut se vanter d'être l'entreprise de transport urbain la plus productive de France. Selon les chiffres de Transdev, le premier actionnaire privé de la Tan, un conducteur nantais fait en moyenne 21 000 km par an, soit 3 000 bornes de plus que la moyenne nationale. On applaudit. Et on s'accroche.

Les salariés de la Tan ont bien senti que la course à la rentabilité primait parfois sur le code de la route ou sur le confort des clients (n'allez surtout pas leur parler d'usagers). Pour mériter son titre de «super productive», la Tan n'a pas lésiné sur les moyens… Alors que l'année précédente, il fallait encore une heure tout rond à un tram pour parcourir la ligne 3, à la rentrée 2004, les conducteurs ont dû faire le même trajet en seulement 40 minutes. Roulez bolides. Une cadence effrénée qui impliquait de rouler plus vite et d'arrêter de boire de l'eau au volant. «Pas le temps d'aller pisser, nos temps de battement au bout des lignes étaient trop courts ». Les chauffeurs ont donc dû appuyer sur le champignon pour respecter les horaires imposés. L'expérience n'a heureusement pas été renouvelée cette année. Par contre, aujourd'hui encore, le temps accordé au conducteur des trams de la ligne 1 est sous-estimé de sept à huit minutes, selon un régulateur de trafic, délégué CGT. Les boîtes noires utilisées en cas d'accident ont servi ici d'autres causes. Un agent de maîtrise, autoproclamé champion du zèle et particulièrement retors, s'est amusé à relever les données de ces boîtes, sans doute pour congratuler les retardataires. Stupeur, les chauffeurs étaient en grande majorité en excès de vitesse pour respecter le minutage précis imposé par l'entreprise. Le slogan de la Tan «Freins puissants. Tenez vous bien» prend ici tout son sens.

Une pression quotidienne est exercée sur les chauffeurs. Heures sup', respect draconien des horaires, tenue correcte exigée du bus comme du conducteur, contrôle des tickets à l'entrée. Une conductrice de bus, déléguée Sud, explique que le non-respect d'un arrêt ou même trente secondes d'avance peuvent valoir aux conducteurs un «constat d'information», appelé couramment «feuille verte», que n'importe qui peut rédiger. Une véritable incitation à la délation. «Au lieu d'essayer de comprendre les raisons d'un retard, tout de suite c'est le courrier en vue d'une sanction», déplore une déléguée FO.

Le pistage est monnaie courante. Le temps vaut de l'or. Pour y penser à chaque instant, un compteur fait défiler sous le nez des chauffeurs, en permanence, les minutes de retard de leur tram. De grands penseurs ont trouvé un nom à ce compteur retardomètre qui met une pression constante : le SAE, ou service d'aide à l'exploitation. Exploitation des conducteurs, sans doute. Autre moyen de surveillance : les «clients mystères», surnommés affectueusement «mouches». Pas de répit pour les conducteurs. Ce sont parfois des employés d'une boîte sous-traitante, au départ chargés de contrôler le respect de la norme NF, mais leurs rapports sont aussi utilisés « comme moyen de pression sur les conducteurs », déplore un délégué CGT. Le reste du temps, ce boulot de contrôle est fait par des agents de maîtrise en civil qui s'y collent pour vérifier la bonne application des règles maisons : tenue, propreté, horaires… Deux agents de maîtrise ont même réclamé des jumelles-radars pour mesurer la vitesse de leurs protégés. Autre trouvaille : culpabiliser les conducteurs. En cas d'accident, même un banal accrochage, on leur envoie une copie de la facture des dégâts, qu'ils soient en tort ou non, histoire qu'ils comprennent bien ce que leur conduite coûte à la boîte et donc aux contribuables.

Les relations des conducteurs à leur hiérarchie, notamment aux agents de maîtrise, s'en ressentent : récemment, une chanson dénonçait le comportement de «petits chefs» de certains agents de maîtrise. Cela avait fait beaucoup de remous à la Semitan*. Un agent de maîtrise, délégué CGT, regrette aujourd'hui que cette chanson ait encore renforcé la séparation entre les agents de maîtrise et les conducteurs : «La direction est vachement contente… Ça cloisonne».

L'an dernier, Presse-O révélait qu'en 2004 le tram nantais avait le taux d'accident le plus élevé au kilomètre de ligne. À Nantes, cette année-là, le taux d'accident par kilomètre de ligne était de 5,28, contre 4,16 à Strasbourg, 4,80 à Lyon et 4,17 à Bordeaux**. Probable qu'en mettant autant la pression sur ses conducteurs la Tan ne décroche le pompon cette année. Pas question de busculer les bonnes habitudes.

Albert Lingot


* Lulu n° 52.
** Presse-Océan, le 19 novembre 2005

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