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Lulu 72 - avril 2011

Agro comme une maison. Les paysans conviés à faire mumusée


Une ferme de démonstration, des jardins familiaux, un observatoire du suivi agricole, une Amap parachutée, des subsides aux universitaires... Qui est plus écolo que Vinci, le géant du BTP ? Hein qui ? Ah ah, on sèche...


Agro comme une maison.  Les paysans conviés  à faire mumusée
L’aéroport n’a pas que des partisans, et Vinci le sait. Donc opération séduction et peinture verte partout. Objectif : avoir l’air plus écolo que jamais. Dans les annexes de la convention par laquelle l’État octroie la concession à Vinci, le cahier 6 («prestations à la charge du maître d’ouvrage») prévoit de créer une ferme reconstituée, genre musée vivant, et une Amap avec les salariés de l’aéroport.

Faire mumusée

Pour «maximiser les emprises» foncières, c’est à dire les zones libres face à l’aérogare, «en attendant les extensions des parkings, et des entreprises directement liées à l’activité aéroportuaire (fret, etc.), les terrains inoccupés pourront être mis à disposition des agriculteurs dans le cadre de conventions de gestion». Avant que des entreprises de services s’implantent, de vrais paysans du cru pourront y faire mumuse. Ou mumusée. En tous cas provisoirement. L’annexe de la concession liant Vinci et l’état s’est dotée d’un chapitre intitulé «Tribune des agriculteurs dans l’aéroport». Ce qui place parfaitement les enjeux. Cause toujours. Y est planifiée une « ferme de démonstration » folklorisant l’agriculture locale pour les voyageurs pressés en mal d’authenticité sans se crotter les escarpins. Un peu comme les vieilles expositions coloniales du début du XXe siècle, les gentils colonisés étant ici remplacés par de «vrais agriculteurs locaux» (on peut les toucher, papa ?) pour tenir des stands de démonstration (en costumes ?) et faire comprendre au voyageur ce qu’est le travail de la terre... Et avec ça, il est question d’un «parcours pédagogique imaginé par le concessionnaire».

Vinci a un autre cadeau à faire aux paysans à qui on retire les terres : il pourraient être employés à entretenir les zones compensatoires («maintien et pérennisation des habitats naturels et des espèces patrimoniales»), les quelques mares artificiellement recreusées comme lot de consolation. C’est ça, la création d’emploi. On supprime les paysans, et on en garde un ou deux comme gardiens de grenouilles en uniforme Vinci.

Ah, ma plate-forme !

Amap voulant dire «association pour le maintien d’une agriculture paysanne», ça peut faire bien dans le paysage, au moment où on s’apprête justement à ratiboiser 2 000 hectares de terres agricoles à Notre-Dame-des-Landes. Donc va pour une Amap, histoire de ramener un panier de légumes bio après avoir surveillé le plein de kérosène des zingues. Sauf que normalement, c’est une initiative volontaire des partisans de ces circuits court. Dans la cas de Vinci, tout est mené à l’envers. C’est une cadre de Vinci, la responsable développement durable, qui lance l’opération pour convaincre le personnel. Autant dire une pure opération de com. Est d’abord prévue une soirée de présentation au personnel, avec projection du film de Coline Serreau Solution locale pour désordre global , à laquelle sont conviés des producteurs bio et des responsables de l’interAmap 44, le collectif fédérant les Amap du coin. Les plus coopératifs pensent qu’on peut aller débattre avec Vinci, lui prouver que son opération n’est qu’un leurre pour tenter d’enfumer les écolos. Mais l’invitation sent trop la manipulation, l’opportunisme et une démarche parachutée — de toute façon contradictoire avec l’esprit d’une Amap où les consommateurs sont à l’initiative — par leur patron pour satisfaire ses besoins d’image. Finalement, le staff de l’aéroport a déclaré forfait, la préposée à l’écologie de communication annulant la soirée de séduction.

Factice sa toile

Qu’importe, l’attirail a fait le plein de simulacres condescendants. Est aussi prévu un «observatoire du suivi agricole» (alors qu’on va détruire les exploitations agricoles, mais bon), la création de «jardin collectifs» pour «les salariés des entreprises présentes sur la plate-forme et des habitants des communes avoisinantes» qui n’attendent que ça, c’est évident, pour planter leurs patates, et même pour des «gens en difficultés sociales» et en réinsertion : «le fruit de leur culture pourra être vendu aux salariés en complément des produits issus de l’Amap ou dans les boutiques de l’aéroport». On imagine la boutique duty free pleine des topinambours bio labellisés made in insertion, à emmener à l’autre bout de la planète pour montrer qu’ici on sait faire dans le circuit court bonne conscience.

Et tant qu’à faire, un «document témoin sur l’histoire du site, éventuellement le sujet de mémoire d’un thèse ou d’un doctorat» est aussi envisagé par Vinci, décidément très cynique. Avant de détruire, garder une trace.

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