La lettre à Lulu
Lulu 71 - décembre 2010

Antenne chirurgicale. Télénantes 7, la fusion-perfusion


Un petit écran local deux-en-un, pour une télé condamnée à la « rentabilité négative » et à des programmes bien orientés.


Antenne chirurgicale. Télénantes 7, la fusion-perfusion
Après le dépôt de bilan de Nantes 7 en novembre 2009, Éric Warin s’est trouvé propulsé président de la chaîne renaissante en société anonyme simplifiée. Sans quitter l’école de fils à papa Sciencescom. Puis il est nommé directeur du CCO après l’éviction de son prédécesseur, le tonitruant Caillaud-Joos. En toute indépendance, le président de Nantes 7 a justement présenté la chaîne dans les murs du CCO dont il est le salarié, le même CCO étant actionnaire de Nantes 7 qu’il préside. Un truc à se perdre entre qui dépend de qui. Pour la chaîne, un plan de rigueur est lancé, dénonçant l’inconséquence de la formule précédente  : le canal partagé, 18 heures d’émission par jour pour Nantes 7 la commerciale, six heures pour Télénantes, l’«associative» entièrement subventionnée. C’était «la télé locale la plus chère de France». Budgets cumulés : 4,5 millions d’euros ; effectif : 57 salariés. Trop, beaucoup trop. On fera donc du deux-en-un avec 32 salariés. Selon Warin, un audit interne réalisé en mars dernier a révélé que le management était bancal avec une «équipe sous staffée». Normal, l’essentiel des cadres a été viré, certains coupables d’avoir trop appuyé l’autre repreneur que Télénantes. Autre diagnostic : «fragilité endémique de la gouvernance et de l’organisation juridique». Traduction : c’est l’bordel, y’a trop de chefs, deux directions générales, c’est une de trop. Depuis on a trouvé une cheffe unique, Elisabeth Clément qui a conduit la reprise au tribunal de commerce.

Publi reportage co-édité

Et puis deux marques, c’est pas vendable : la pub n’est pas rentrée. Près de 300 000 euros de déficit sur les prévisions 2010 qui tablait sur 650 000 de rentrées pub*. La solution : une seule chaîne, audience élargie à la Vendée par la TNT depuis mai dernier, régie commune pour un groupe national de télés locales. Mais attention, «les revenus de pub ont été surestimés». Sort du chapeau l’idée d’émissions vendues à des investisseurs publics ou privés, «institutions, chambres de commerce, SEM, banques, entreprises», intéressés de près au contenu des programmes à parrainer. L’antenne est cédée à ces «co-éditeurs» de programmes. Dans le jargon, on dit «contrats de parrainage pluriannuel avec le secteur économique». Durée : un à trois ans. La porte est ouverte au publi reportage et ses thématiques embusquées, commanditées, orientées.

« Devoir d’intervention »

Les collectivités ont déjà investi près de neuf millions d’euros dans l’aventure depuis 2005. Rien que pour 2010, les deux chaînes ont reçu 2,2 millions de subventions. «Ça devrait baisser, explique Éric Warin à Lulu. On vise un modèle doté d’une assise d’aides publiques de 1,8 million d’euros et des recettes de pub et de partenariat d’1,2 million». Question perfusions publiques, la formule c’est «le devoir d’intervention des collectivités locales» d’autant que «le rendement d’un média par unité d’audience est partout en baisse» et «le secteur a besoin d’aide pour parvenir à maturité»**.

Un récente étude sur toute l’Europe*** confirme que «les télévisions locales ont des rentabilités marginales, voire négatives, et nécessitent pour la plupart des subventions pour perdurer». Comme ça rapporte par assez lourd par tête de pipe, c’est aux têtes de pipe de faire le complément, subventionnant via l’impôt la société anonyme qui va gérer la télé deux-en-un. Pour étayer une si belle idée, on va chercher un penseur indépendant, Patrick Ardois, patron de Double Mixte, la boîte de com qui gère les budgets des collectivités qui financent justement ces télés, lui même administrateur de Télénantes. La citation stratégique ? «Nantes doit reconquérir l’autonomie perdue sur le plan des médias comme elle a su le faire au niveau culturel et universitaire. Une grande ville sans grand média incarnant son identité est infirme sur le plan essentiel de la représentation». C’est beau comme du Gracq. L’idée ? cette télé est là pour servir : «Les médias incarnent l’idée du territoire et contribuent à sa cohérence». Bien sûr, faudra une «compression des budgets d’exploitation». Pour ce faire, le lien avec l’école privée Sciencescom et ses gentils stagiaires zélés sera bienvenu. Éric Warin, pur hasard, est justement directeur général adjoint, chargé des enseignements média dans cette école où la scolarité coûte de 5 400 à 7 250 euros par an et par tête. Tant qu’à faire, le rôle formateur de la télé sera double bénef puisque le projet permettra «de proposer des ressources supplémentaires à la télévision et aux médias locaux grâce à la formation et la recherche». Faut bien faire marcher ses antennes.

Jean-Pierre Pernossou

* Com&Médias, 7 septembre 2010
** Audition devant le conseil de développement de Nantes métropole, février 2009
*** «Les conditions de réussite de la télévision locale en France sur la base d’une comparaison internationale», étude du cabinet Analysys Mason pour le CSA et la Direction générale des médias et des industries culturelles, octobre 2010

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