La lettre à Lulu
Lulu 49 été 2005

Barbebleuisme. Nantes de plus en plus sexy


Centre de l’interconnection européenne, c’est pas une pratique perverse, au moins ?


Barbebleuisme. Nantes de plus en plus sexy
Ce genre d’info pourrait plomber les palmarès de Nantes au top des villes où il fait bon vivre. Nantes accueille pourtant tous les délinquants de France et de Navarre. À Doulon, le siège du casier judiciaire national compile déjà les pedigrees de tous les bandits et voyous condamnés par les tribunaux. Depuis le 1er juillet 2005, les mêmes locaux abritent aussi le fichier des délinquants sexuels, qui «permettra de localiser ces personnes à leur sortie de prison». Cette mesure répressive fait donc de Nantes une capitale européenne. Un «capitalisme» pas facile à revendiquer. Lulu suggère de baptiser ce fichier «Gilles de Rais», en hommage à notre serial sexual killer local. Le peuple adore les faits divers. Le fichier français des condamnés sexuels sera interconnecté avec ses homologues allemands, espagnols et belges. Le peuple adore l’Europe.

Surveiller et bannir

Pourtant cette «avancée» peut poser quelques questions embarrassantes, si on compare avec le système répressif américain. Le sociologue Loïc Wacquant a consacré un livre* à ce parallèle entre modèle yankee et suivisme français. Un chapitre s’attache à la dérive répressive envers les délinquants sexuels condamnés par les états américains. Le principe ? Quasiment celui d’une double peine, ouvrant à la mise à l’écart perpétuelle. En Californie, tout délinquant sexuel libéré est tenu de pointer au commissariat de son quartier, sous peine de retourner en taule. Si jamais ce manquement à cette contrainte constituait sa troisième condamnation au pénal, c’est perpète direct, en vertu de la loi «Three strikes and you’re out» qui envoie définitivement au trou à la troisième inscription au casier. Dans certains états, «two strikes» suffisent.

L’Europe est bien préparée. Affaire Dutroux, Outreau, Angers : l’opinion a été focalisée facilement sur les crimes perpétrés contre des enfants grâce à une surenchère médiatique qui joue sur l’émotion de l’insoutenable. Aux USA, ce mouvement a été aussi efficace. Du coup, «la surveillance punitive de cette catégorie de condamnés, et par effet de halo, de tous les prisonniers tombés pour affaire de mœurs aussi bénigne soit-elle, s’est intensifiée et resserrée au point qu’ils sont maintenant considérés, non plus comme des désaxés susceptibles d’une action thérapeutique, mais comme des déviants incurables qui posent un danger criminel ad aeternitum, quel que soient leur statut judiciaire, leurs antécédents sociaux, leur trajectoire de réinsertion et leur comportement post pénal», écrit Loïc Wacquant.

Big brother collectif

Contre ces irrécupérables, le déchaînement répressif pourrait bien être exporté au dessus de l’Atlantique, comme bien d’autres mesures de punition sociale copiées en France. Aux Etats-Unis, le must, c’est l’obligation, pour un ancien «sex offender» de notifier publiquement sa condamnation après sa libération. La liste des délinquants sexuels est dans les halls des mairies et commissariats. Et dans certaines villes, les voisins d’un «sex offender» libéré sont avertis personnellement de son arrivée, de son nom et de son adresse. Super pour se racheter une conduite, quand le voisinage est transformé en auxiliaire de la pénitentiaire. Parfois, l’ancien détenu doit faire passer une annonce dans la presse pour informer de son installation et de son pedigree. Il peut être marqué par un autocollant sur le pare choc de sa voiture, être contraint de porter un vêtement spécial. En Floride, c’est via un site internet gratuit et un numéro vert que ces listes sont disponibles au public. Nom, adresse, photo, casier judiciaire, circonstances des crimes. Depuis 1997, une banque de données informatisée est aussi consultable par tout citoyen, employeur ou institution sur cédérom, pour 35 dollars. Big Brother est voisin de palier. En Californie, tracts, affichettes, conférences de presse (et passage des photos par les télés et la presse locales) et réunions de quartiers divulguent l’actualité de ces mouvements d’ex-détenus. À Los Angeles, la police prévient les parages en faisant du porte-à-porte. Outre les commissariats et bibliothèques publiques, le fichier est accessible dans des foires annuelles de comtés qui organisent ainsi l’«outing» des condamnés pour mœurs. Au milieu d’autres attractions foraines de tir à la carabine et de stand du terroir, raconte Loïc Wacquant, on fait la queue pour taper son code postal et rechercher où nichent près de chez soi les «sex offenders».

En rupture de banque de données

Le pire de l’horreur, c’est que ces informations sont souvent erronées, signale le sociologue : «dans nombre de districts, plus de la moitié des adresses portées dans le registre des condamnés pour mœurs son incorrectes (les intéressés sont décédés, ont déménagé ou sont à nouveau incarcérés). Pire, l’administration judiciaire du Michigan a reconnu devant les tribunaux que 20 à 40% des noms et adresses figurant sur sa banque de données étaient incorrects». D’autant que les infractions peuvent remonter jusqu’en 1944. Certaines ne sont même plus sanctionnées par la loi, comme les rapports homosexuels entre adultes consentants, qui sont quand même «toujours enregistrés sous le même code que l’abus sexuel d’un enfant». Un responsable de la police d’État de l’Illinois s’enorgueillit même d’avoir enregistré sur ces fichiers un homme dans le coma et un quadriplégique, preuve pour lui que le programme a été «agressif». Les résultats ? Assez efficaces, puisque ces anciens condamnés qui ont purgé leur peine sont harcelés, mis à l’index, pétitions exigeant leur bannissement de la ville, les obligeant à démissionner du travail qu’ils ont pu retrouver, à déménager, les réduisant à une «errance forcée sous la pression haineuse des habitants du cru. Tous ces procédés et la ruée panique vers ces registres attisent la parano irraisonnée des agressions sexuelles ouvrant la voie un «cyber safari des pervers». Les bavures commencent à s’accumuler, suicides, maisons incendiées, coups de feu contre les fenêtres, voitures détruites par attentat à la bombe.

Les modèles mis en œuvre aux Etats-Unis tentent nos gouvernants au détriment de la prévention, des soins psychothérapeutiques et de la réinsertion. La France se met au fichage. Un travail de fourmi qui avance à pas de géants.


* «Punir les pauvres, le nouveau gouvernement de l’insécurité sociale», Loïc Wacquant, éd. Agone.

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