La lettre à Lulu
Lulu 90-91 - décembre 2015

Bleusaille. Attroupé, levez-vous !


Le déchaînement policier contre un SDF et des manifestants, en audience. Où les policiers se racontent comme victimes. « Faut cogner dans le tas d’urgence, chef. »


Vendredi 4 décembre, une petite manifestation contre l’état d’urgence et la COP 21 défile à la nuit tombée dans les rues de Bouffay. Deux rues plus loin, quelques manifestants huent des policiers municipaux qui menottent et frappent un SDF. Aussitôt, une brigade en civil infiltrée dans la foule charge l’arrière du cortège, et les policiers municipaux en panique vident leurs gazeuses lacrymogènes. Une escouade en armure déboule pour matraquer les derniers manifestants et ouvre le crâne d’une étudiante à coups de matraque. En pleine confusion, un fourgon de la police municipale fonce, sur trois mètres, dans le cortège, roulant au passage sur le sans-abri menotté au sol. Les badauds d’avant Noël sont sous le choc, deux manifestants sont arrêtés violemment. Trois jours plus tard, l’un des deux interpellés est déféré en comparution immédiate, après un week-end en taule à Carquefou.

Un public très policier

Le numéro 1 départemental défend son petit personnel mais n'a pas bien vu le petit personnel.
Le numéro 1 départemental défend son petit personnel mais n'a pas bien vu le petit personnel.
Il est accusé de rébellion, participation à un attroupement armé (l’arme ? une bouteille vide) et coup de pied à la portière du fourgon municipal. Salle des pas perdus, c’est la compagnie qui a chargé la manifestation qui monte la garde, vraies armes en main. L’audience dure quatre heures dans une salle bourrée d’argousins : agents de renseignement, policiers de la BAC en civil, d’autres en uniforme. Rarissime, le directeur départemental de la Sécurité publique, Jean-Christophe Bertrand, vient à la barre soutenir son petit personnel. Les autorités ont l’air d’avoir besoin de justifier de ces «dérapages» devant la presse.

Hématomes sur le corps, traces de strangulation, gazé, tabassé au sol pendant la manif, le prévenu explique avoir été «étranglé et menacé de mort, pendant tout le trajet avec des coups sur la tête». Les magistrats y tiennent, ces blessures prouvent la violence du prévenu : «Faites-vous un lien entre les méthodes employées et votre attitude ?» insiste la présidente. «S’il a fallu trois policiers pour me maîtriser, c’est que je dois être vraiment très fort», grince le prévenu. La juge s’énerve : «Pourquoi vous aurait-on étranglé si vous étiez calme ?»

D’anonymes saute-dessus

Agrippé par derrière, plaqué au sol, R. explique n’avoir pas compris que ces saute-dessus n’arborant aucun brassard de reconnaissance étaient de la police. «Quand j’ai senti une matraque dans mon dos, j’ai compris». «Vous pensiez que c’était qui, ces gens ?» interroge la procureure. «Des anti-manif, des fachos...»

L’air sorti d’une mauvaise série policière, un brigadier avoue après avoir échangé quelques plaisanteries avec la présidente : «Je n’étais pas porteur de brassard. Le directeur départemental de la Sécurité publique avait décidé d’accompagner nos deux équipages de la BAC pour suivre le cortège.» Il dépeint son intervention comme l’apocalypse à ras le trottoir. «Bon, on sort des bâtons de défense et on charge. C’est un déluge de coups qui tombent de partout, les collègues crient mais je ne lâche pas, je tiens bon. Je dis à mon collègue : "Cédric, j’en peux plus"». Leur slogan, on l’a compris, c’est «on lâche rien», scandé à des magistrats toutes ouïes. On dirait la scène scénarisée après coup. «Pendant l’interpellation, on continue de prendre des coups, un homme en noir vient me donner un coup de poing et repart.» Avec le superlatif d’usage : «En 20 ans de BAC, je n’avais jamais vu une telle violence !». R. est emmené sans ménagement au commissariat par la logistique roulante de la police municipale. «i[Monsieur devient tout mou, il mime un malaise. C’est un poids mort et ça m’arrange. On le prend et on le charge la tête la première dans la voiture, avec les portières ouvertes hein ! On reprend une salve de coups, je dis au chauffeur de foncer. La situation est toujours aussi violente autour de nous. Alors là oui, je me suis emporté, je plaque [R.] contre la banquette. Effectivement j’ai proféré des insultes, "Ta gueule", "enculé", tout ça. S’il y a aussi eu des menaces de mort, c’est parce que j’ai cru qu’on allait tous mourir dans ce déferlement de violence.]i» A la barre, le flic dit avoir eu un «flash post-traumatique». Il serre les poings, mime les coups : «J’en ai toujours des courbatures». Il soutient que R. a voulu lui donner un coup de bouteille au visage lors de l’intervention «Qu’est ce que je pouvais faire ? Maintenant les gens n’ont plus peur de nous !»

Conformes, techniques

La juge ne plaisante qu'avec une catégorie socioprofessionnelle, les argousins.
La juge ne plaisante qu'avec une catégorie socioprofessionnelle, les argousins.
Allure de croque-mort de western, costard sombre assorti, Jean-Christophe Bertrand entre, accueilli par le sourire jusqu’aux oreilles de la juge. Le n° 1 de la maison poulaga dans le département accuse les manœuvres «incompréhensibles» de la police municipale d’avoir mis le feu aux poudres. «On a été confrontés à une agression caractérisée, on a dû repousser les assaillants. Moi-même j’ai reçu un coup à la tempe». A-t-il vu la rébellion dont on accuse R. ? «Pas précisément... J’avais perdu un verre de lunette. [La présidente lui sourit à nouveau] Mais j’ai vu plusieurs coups».

Embarrassée par l’affaire, la mairie de Nantes a aussi un avocat venu défendre sa «gestion humaine des sans-domicile» et faire oublier que les flics de Johanna Rolland ont écrasé un homme menotté, l’ont roué de coups de pieds à terre, discréditant ce SDF qui «ennuie régulièrement les habitants». Et ses argousins qui ont foncé dans la foule ? «C’était un geste technique pour protéger les policiers.» Et ce lapsus : «Ce SDF a été blessé intentionnellement dans le cadre de l’intervention.».

Cachetonneurs

S’estimant martyrs de la soirée, trois policiers, ont porté plainte, réclamant des dommages et intérêts à titre individuel. Leur avocate s’indigne qu’il leur faille se justifier : «De victimes, ces policiers subissent, de manière lancinante, des accusations.» Les traces de violences sur le prévenu, les hématomes ? «Les traces constatées sont assez classiques. Et tous les actes posés, y compris l’étranglement, sont des actes expérimentés et utilisés au quotidien par les fonctionnaires.» Les coups de matraque ? «Des gestes techniques», «une violence légitime et légale, dans le combat au cours de cette manif».

Le lexique guerrier imprègne tous les débats : «Il y avait des assaillants de toutes parts, les policiers étaient la pour protéger les libertés fondamentales», croit savoir la magistrate qui s’acharne même à défendre les insultes reconnues par le brigadier : «Il a eu peur pour sa vie, alors dans la voiture il s’est lâché.». Sur un ton badin, elle requiert des mois de prison ferme avec mandat de dépôt, soulignant que ça «va évidemment paraître sévère.»

Le SAV du déchaînement

Pour l’avocat de la défense, ce procès est une «opération de damage control : chaque intervenant vient s’expliquer parce qu’on sait que ça a dérapé. Chacun vient se couvrir devant la presse» en chargeant le prévenu de toutes les fautes. On apprend que «le parquet est à la pointe des qualifications d’attroupement armé en France». Une bouteille, un caillou suffisent pour oublier la catégorie d’«attroupement simple» qui requiert des sommations. L’avocat ironise sur les récits fantasmatiques d’une police débordée au point d’oublier de mettre un brassard : «C’est juste un scratch, on ne leur demande pas de prendre une serviette de bain et de changer de tenue.» Dehors, il fait nuit. Le directeur de la Sécurité publique a quitté la salle depuis longtemps.

Le fourgon municipal n’ayant aucune trace de coup de savate, R. est relaxé pour dégradations, mais il écope de six mois avec sursis, et de 500 euros à verser personnellement à chacun des trois policiers qui auraient subi sa prétendue rébellion. 1 500 euros : le prix d’un passage à tabac policier par temps d’État d’urgence.

Don Pédro de Las Vegas

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