La morale, c'est bien gentil, mais c'est pas ça qui va attirer les
jeunes à lire Ouest-France. Cet excellent journal traite pourtant des
problèmes de société avec sobriété. Exemple l'alcool. On le sait, c'est
pas
bien de s'adonner à la boisson. Ça saoule, ont constaté les plus éminent experts. La démocratie chrétienne n'étant pas soluble dans
l'alcool, Ouest-France titube un peu. Tout à son manque d'élixir de
jouvence,
le groupe multiplie les formules pour flatter les djeunes. Au
risque de
paraître avoir une position alambiquée sur l'alcool. Ainsi le
site internet
maville.com publie à foison des photos des tonus et des
folles soirées
diantes. On y lit aussi les annonces des prochaines
fiestas où la bière est à deux euros, le "hard" à trois, le tout
sponsorisé par Hitwest, la radio du groupe Ouest-France. Evidemment, il
faut compter sur l'open bar pour s'abreuver gratis, sans limite, sauf
celle du bout de la
nuit. Open bar, c'est alcool à gogo. Les photos de
ces soirées arrosées présentent des galeries de fêtards émêchés, aux
yeux allumés, accoudés au bar
ou dansant dessus. "Y'a pas que les études dans Maville !" dit le site. Y'a aussi ma biture collective, mon vomi instantané et mes lendemains qui gueulent de bois.
Quand un article traite de la soirée de l'Icam, l'Institut catholique
des arts et métiers nantais*
la plus grosse teuf étudiante de l'agglo,
le regard se fait amusé, presque
complice. L'alcool est un élément
constitutif de la nuit : tant qu'à faire on précise, texte et photo
couleur à l'appui que deux travailleuses de la nuit, deux "miss Kronenbourg font la promotion de la brasserie" du même nom.
Sans que cette poussée à la consommation et ce contournement explicite
de la Loi Evin ne fassent tiquer.
Une marque de champagne (non citée
celle-là) a aussi fourni tabliers et
calicots estampillés à son sigle. "Un parrainage pourtant interdit par la loi",
commente laconiquement l'article. C'est pas bien de s'allumer mais ça
reste entre gens dignes. Le même alcoolisme, mais dans la rue, est
trait" autrement dans la rubrique faits-divers du même jour, qui titre: "Gnôle,
geôles". Cet
alcool-là rejoint l'axe du mal. La police veille et remplit ses
cellules de dégrisement. On oubliera au passage un vieux fait divers
d'octobre 2004, quand un policier nantais bourré a provoqué à la
roulette russe un collègue tout aussi allumé, et
que le coup de flingue a dessoudé la moitié de ces deux policiers beurrés com
des petits Lu.
Mais ça devait être dans un espace virtuel puisque, comme chacun sait,
la consommation d'alcool est interdite sur les lieux
de travail. On
oubliera aussi l'épisode peu glorieux où Ouest-France, via sa régie
pub, s'est fait payer par la préfecture de région Bretagne la
publication de publireportages maquillés en enquêtes, le tout pour
fustiger l'alcool festif des jeunes**.
Boire ou conduire
Le lectorat
étudiant étant
décidément un nouvel objectif majeur pour
faire baisser l'âge moyen de la clientèle, Ouest-France ne se contente
pas de servir gratuitement le quotidien du jour dans différents points
du campus (au grand dam des kiosquiers alentours, qui eux vendent le
même journal du même jour). Nouvel article sur les tonus étudiants**.
Une demi-page qui, le jour anniversaire du fameux mouvement de mai 68
ne traite pas "de la misère en milieu étudiant" mais bien du bizness des soirées. Cette fois, l'alcool est envisagé comme "le nerf de la guerre" et non pas un vice préjudiciable aux neurones de ces futurs chômeurs. Cette source de revenu bienvenue est ainsi précisée "pour une soirée de 1000 personnes, avec open bar, on prévoit de 4000 à 6000 litres".
Dit autrement, ça fait quand même de quatre à six litres par tête de
pipe. Gin-tonic,
vodka piment, soho-orange, whisky-coca, rhum-machin, ou
autres joyeusetés qui déchirent. Et quand il n'y a plus d'alcool à 2 h
30 du mat, c'est
la cata. Auprès des BDE, alias bureaux des élèves,
organisateurs de ce
beuveries, les grandes marques d'alcool se
montrent très offensives
. Y'aurait comme un marché. Faut bien que les
fabricants d'alcool
forment leur clientèle, si possible dépendants,
c'est bon pour les dividendes. Quentin, étudiant en première année à
l'école centrale le dit carrément
: le but, c'est "boire sans se ruiner".
Ouest-France se vante de participer à ce qui est réprimé ailleurs :
pour alléger la facture de ces
soirées, les sponsors et autres
partenaires jouent un rôle important :
maville.com prend en charge
l'affichage, différentes marques d'alcool offrent des cadeaux***.
D'ailleurs, la morale est sauve,
en marge de de ces bitures en règle,
on présente une initiative pour raccompagner les plus émêchés. Le
lendemain, Ouest-France titre courageusement "Les jeunes et l'alcool : on ose en parler"****.
Faut dire que là, ça rigolait plus, un gamin de 12 ans s'est retrouvé
quasiment en coma éthylique. Ouest-France épingle la banalisation de
l'alcool qui "a fini par intoxiquer les plus jeunes". Fini, fini
c'est bien gentil, mais qui c'est qu'a commencé ?
Alain Bibé
* Le 29 janvier 2007
** Libération, le 20 décembre 2005
*** Le 22 mars 2007
**** Le 2
mars 2007