La lettre à Lulu
Lulu 67 - décembre 2009

Classe affaires. La ville en promo pour bobos


À Nantes, comme ailleurs, il faut à la fois virer les pauvres et relever le standing et le design de la ville centre.


La ville sera policée, et bien polie, ou elle ne sera pas. Le baratin officiel relayé par les médias ébahis sert Nantes championne des villes où il fait bon vivre, pionnière du tramway, place forte culturelle, bla bla bla, oubliant que comme d’autres, la cité soigne sa propreté sociale. Ici, mairie social-démocrate oblige, on ne chasse pas ouvertement les miséreux. Sous couvert de «tranquillité publique» et de lutte contre l'insalubrité, un attirail discret éloigne les SDF : arrêté anti-alcool dans la rue, nettoyage des squats, recoins d'immeubles engrillagés avec digicode. Place au rectiligne, au surveillable. Place nette. Nantes, comme d'autres cités qui veulent se la jouer, soigne un enjeu double : virer en douceur les pauvres de l'hyper centre et monter en gamme le produit-ville pour séduire les bobos.
Classe affaires. La ville en promo pour bobos

Des grilles et des prunes

Pour chasser le traîne misère, il ne faut pas lui laisser d'espace. Ça s'incruste, ça déprécie le paysage. Le mobilier urbain s'est donc fait chic, design. Échangé contre plus de pub, le vélo gratuit plait aux bobos. Et on a réduit les recoins suspects : une subvention municipale octroyée aux copropriétaires a engrillagé et digicodé 25 ruelles et courettes, officiellement « petites voies propices aux troubles à l'ordre public », le tout « pour l'embellissement du centre ville, mais aussi pour renforcer la sécurité et la tranquillité publique », selon le journal municipal. Comme en taule, le suspect ne doit pas pouvoir se dissimuler aux regards. S'y ajoute un arrêté municipal interdisant de boire de l'alcool dans 38 rues et places du « cœur de ville ». Sauf sur les terrasses, extensions tarifiées aux bistrots. « C'est de l'arrêté anti-mendicité revu et corrigé » analysent des travailleurs sociaux. L'attirail de ce que les urbanistes américains appelent « defensible space » trouve ici son classique mobilier urbain, bancs publics avec barres, arceaux et accoudoirs centraux pour empêcher de piquer un roupillon. Les « contrats locaux de sécurité » signés entre ville et police prévoient « la prévention situationnelle, c’est-à-dire l’adaptation des espaces publics aux risques de dégradation ». « Il y a le problème du banc détourné de sa fonction, qui devient lieu de rassemblement de marginaux », avoue l'adjoint PS à l'urbanisme Alain Robert. Relèvant de la police municipale, l'équipe de rue a mission d'« approfondir la connaissance des lieux de squats dans la ville, afin de ne pas favoriser la sédentarisation de ces populations marginales » en constituant une base de données informatisée. Phase suivante, détaillée par le « plan d'action » qui sonne son militaire : « Le service réglementation engage des procédures d'immeubles menaçant ruine ou insalubres avec éviction des occupants, voire travaux d'office. »

Des billes et des thunes

Côté citadins d'en haut, tout baigne. En cinq ans, le nombre de Nantais payant l'ISF a grimpé de 113 % (soit 23 % plus vite que la moyenne nationale, puisqu'il y a de plus en plus de riches). La gentrification est à la mesure de la flambée de l'immobilier, plus 140 % en dix ans, avant que l'effet subprimes ne calme provisoirement les ardeurs. Un hôtel de luxe manquait paraît-il cruellement au standing de la ville? Le groupe hôtelier Radisson et l'investisseur Axa Reim mettent des billes, et feront briller en 2011 ses quatre étoiles, avec une galerie d'art contemporain, forcément d'envergure internationale.

La ville des cadres et des bobos est celle du mouvement : le tramway dessine les plus values immobilières le long de ses axes et la gare doit d'urgence se faire un nouveau look plus proche de l'aéroport que de la vieille station de chemins de fer. Pour séduire patrons, cadres, promoteurs, investisseurs, et touristes « à fort potentiel », le maire Jean-Marc Ayrault soigne « l'attractivité » de l'offre urbaine dans le marché concurrentiel européen. On a même embauché une « directrice de l'attractivité internationale » à Nantes métropole. Ayrault veut une « grande gare moderne, comme à Marseille ou Strasbourg » avant 2014. L'année des prochaines municipales. Un pur hasard.

Faites la fête là où on vous dit

Classe affaires. La ville en promo pour bobos
La fête dans l'espace public est passée de la spontanéité au contrôle. Dans les quartiers, le repas de quartier spontané a été rebaptisé « printemps des voisins » et rattrapé par le services municipaux qui fournissent tables, chaises, ganivelles, affiches, tout en cadrant les dates et l'esprit de ces rencontres. Sur l'espace public, la ville organise des évènements auxquels sont conviés les badauds, des bateaux à voile sans voile avant une course, une présentation des forces de sécurité avec gilets pare-balles et démonstrations live, ou l'exhibition d'un trimaran bancaire. Un évènement spontané, même s'il est anodin comme un apéro Facebook, passe pour un débordement. Trois milliers de fêtards spontanés le 10 novembre, appelés via Facebook, c'est un évènement non autorisé, quasiment une menace à l'ordre public. « Une manifestation annulée par son créateur, mis en garde ces jours-ci par les autorités : l'appel à l'ivresse publique, lui avait-on expliqué, est un délit »*. Autorités qui ne voient aucune ivresse manifeste pour annuler la fête de la musique. Faut pas se mettre les bistrotiers à dos. Autorités qui classent dans une autre catégorie les beuveries similaires mais qu'elle maîtrise : retransmissions sur écran géant des coupes du monde de foot et de rugby avec autant d'alcool, de déchets... « La police a émis de sérieuses menaces de poursuites si cet apéro avait lieu ! », a expliqué sur Facebook Pierrick, l'étudiant qui avait lancé l'initiative, avant de jeter l'éponge, ce qui n'empêche pas d'autres de maintenir le rencart. Le lendemain de cet apéro en plein air, la municipalité le déplore bien : « Nous avons subi ce rassemblement ». Gilles Nicolas, l'élu à l'ordre public, ne l'a toujours pas avalé, fustigeant un mois plus tard, lors de l'adoption du contrat local de sécurité avec la police nationale et la justice, cette débauche d'alcool sur ses trottoirs. Ce qui échappe au contrôle est inquiétant. La ville moderne veut imposer l'encadrement, présence de secouristes pour l'argument le plus soft, cars de flics anti-émeute pour le traitement plus brutal. C'est un peu ça, la ville totalitaire même si elle n'a pas encore tout prévu. Devant les façades des immeubles d'armateurs de l'Ile Feydeau, la pelouse en pente fait le bonheur des ados et lycéens qui se sont appropriés l'espace. Au grand dam des riverains qui parlent de troubles, de beuveries, de pipi sur les façades, de canettes du lendemain matin, et surtout déplorent que l'ordre ne puisse régner : « Comme les plots situés aux extrémités du quai empêchent la police d'intervenir, il n'y a pas d'améliorations » se lamente le libraire**. C'est plus une façade d'immeuble d'armateurs, c'est le mur des lamentations.

* Ouest-France, le 12 novembre 2009
* Ouest-France, le 11 juillet 2009

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