La lettre à Lulu
Lulu 48 mai 2005

Correspondant, ça correspond à quoi ?


La presse quotidienne les presse quotidiennement. Qui ça ? Les correspondants locaux de presse. Et les correspondantes aussi.


Correspondant, ça correspond à quoi ?
Les 42 éditions d’Ouest-France sont réalisées par 553 journalistes et 2635 correspondants, considérés officiellement comme travailleurs indépendants. Une activité vue comme accessoire, en complément d’un revenu principal, et relevant du statut officiel de «correspondant local de presse». La paye, officiellement en honoraires, est modeste mais selon Ouest-France, il y a des gratifications immatérielles : la fierté de voir sa prose publiée, «un bon entraînement à l’écriture» et le sentiment de se hisser au rang des notables locaux, tout en se permettant d’ «enrichir sa vie sociale»*. L’enrichissement de vie sociale, c’est en net ou en brut ? En fait, le statut de correspondant bénéficie d’un arrangement fiscal le rattachant au régime des non-salariés. Les revenus engendrés ne sont pas imposables s’ils sont en dessous de 15 % du plafond annuel de la Sécurité Sociale (soit 4528 euros par an en 2005). Au-dessus, le correspondant doit s’immatriculer et cotiser auprès de l’Ursaff en tant que profession libérale.

Apporteur d’affaires judiciaires

D’après ces textes, le correspondant devrait se contenter d’apporter des informations brutes, mises en forme, rédigées par des journalistes permanents et professionnels. En vrai, c’est pas ça du tout. La copie rédigée est bien relue, mais celle des journalistes aussi, avant que le secrétariat de rédaction ne corrige, ne précise ou ne modifie des passages, des éléments, le titre.

Les matchs de divers sports, la chronique des quartiers ou de la vie étudiante, les galettes des rois, les réunions de bureaux des assos du coin, le suivi des communes rurales sont ainsi couverts par des non -salariés directs du journal. Mais aussi le tribunal. Appelons-la Jeanne-Françoise. Employée pendant onze ans (depuis septembre 1992) pour suivre les audiences en correctionnelle, Jeanne-Françoise a fini par assigner Ouest-France aux prud’hommes. Pas chic de sa part. Rémunérée comme correspondante locale de presse, elle demande requalification de son contrat de travail en un emploi salarié. Ouest-France n’est pas d’accord. Pas chic non plus. Jeanne-Françoise était pourtant payée pour écrire sur les cinq audiences par semaine, 144 F l’après-midi, qu’elle dure trois ou huit heures.

Mic mac à la auteure

En 2001, elle découvre ses articles repris sur deux sites Internet d’Ouest-France, sans son avis et encore moins un accord signé prévoyant une rétribution. Et juste après sa lettre recommandée demandant qu’on règle ses droits d’auteure sur internet, on la pousse dehors en la remplaçant sans prévenir. De moins en moins chic. Puis on lui laisse miroiter une possible intégration comme journaliste titulaire. Les entretiens d’embauche au siège du journal à Rennes n’ont pas débouché. Finalement, Ouest-France sent que cette question des droits d’auteurs pourrait sentir le roussi, et octroie royalement une prime de 21,75 euros à chaque correspondant, pour la reprise de leurs textes en ligne. «A chaque passage ?» croit comprendre un conseiller prud’homal. Euh, non : 21,75 euros par an. Ponte d’Ouest-France responsable des braves correspondants de tout l’empire, Théo Le Diouron vient expliquer que son journal est le seul en France à avoir cette charité, mais que ce n’est pas une prime, non non, juste une gratification. Parce qu’une prime, ça irait trop à l’encontre du statut de CLP et ramènerait à l’idée de salarié. Et ça, pas question.

Pourtant, le lien de subordination qui fonde le statut de salariée semble patent : du matériel fourni par le journal, ordinateur, modem et logiciels ; un seul lieu de travail ; un paiement au forfait quel que soit le nombre d’articles rédigés pour l’après-midi de travail ; des horaires fixes chaque après-midi jusqu’à la fin des audiences correctionnelles, au pire 2 h du mat. Devant la surcharge de travail, une autre correspondante a finalement pris le relais à 17 h. Seule précaution de l’employeur, aucune trace écrite de directive, aucun planning précisant les audiences à suivre précisément.

Curieusement, l’avocate d’Ouest- France n’a pas soulevé l’incompétence du tribunal des prud’hommes. Elle soutient pourtant que Jeanne-Françoise était travailleuse indépendante, ce qui rendrait pourtant les prud’hommes à côté de la plaque pour juger un litige de prestation de service. Jugement rendu le 23 juin prochain. «Justice et liberté», dit la devise du journal. La justice des prud’hommes pourraient donner la liberté à d’autres correspondants d’attaquer le journal pour se revendiquer employés directs. Mais ceux à qui on fait la charité de les hisser au rang de notables locaux ne sauraient être si ingrats.


* Particule n° 9, février 2002

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