Derniers tweets

Partager ce site
Lulu 59 - déc. 2007/jan. 2008

De guerre lasse

Un rafiot à la coule


Le musée de l'amiante qui flotte tient le coup. Nantes a vraiment des atouts pour devenir une capitale touristique.


De guerre lasse
Des voix s'élèvent depuis des lustres pour réclamer in petto que l'on coule le Maillé-Brézé, qualifié de déjection flottante, aussi grise que militaire! C'est un peu hâtif. Le navire a quand même une utilité: sa présence empêche une partie des merdes de goélands de finir dans la Loire. La fiente atterrit donc sur les plaques «Honneur» et «Discipline» vissées aux superstructures du bateau de guerre. Et pour faire plaisir à ces chieurs volants, on va repeindre l'escorteur d'escadre. Une oeuvre de salubrité publique qui bénéficie de la générosité des collectivités locales et de l'état qui accordent 100.000 euros pour ce rafraîchissement.

Profitons-en pour rappeler l'histoire de cet encombrant bateau gris. 128 m de trop long, 5 m sous la flottaison, le tout incrusté dans la vase du port depuis son désarmement le 1er avril 1988. Les bidasses de la Royale l'ont confié à une association, Nantes Marine Tradition. Nantes qui n'a jamais été un port maritime doit donc écoper de ce débris militaro-grisâtre. Les défenseurs de cette vieille baille ont un argument: les chantiers navals nantais ont bien fait quelques bateaux militaires, à l'occasion. Sauf que ce rafiot-là est né en 1953 à l'Arsenal de Lorient. Pas vraiment du patrimoine local.

Ses titres de gloire? À part son surnom de «Mal baisé» dans la Royale, juste des ronds dans l'eau : le rafiot a surtout été «affecté au monotone soutien de la Force océanique stratégique». Le suivi des sous-marins nucléaires. C'est maigre. Ses 18 canons,12 lances torpilles et 5 lance-roquettes n'ont trucidé aucun méchant ennemi.

Le rafiot de la Méduse

L'outil de guerre a des faits d'armes plutôt piteux. Notamment le 9 novembre 1971, lors du naufrage en mer d'un cargo français, le Maori, chargé de nickel de Nouvelle-Calédonie, qui coule mystérieusement dans le golfe de Gascogne. Tout l'équipage péri en mer, soit 38 marins français. «Le SOS du Maori a été capté en tout premier lieu par la vieille radio du Maillé-Brézé qui se trouvait en exercice à la mer, raconte Nicolas Prioux, le fils d'une des victimes. Le Maillé-Brézé qui était sans doute le plus proche du lieu du naufrage et par conséquent le mieux placé pour porter secours ne s'est pas dérouté. Les parties civiles, s'appuyant sur les déclarations du personnel de veille radio sur ce navire, évoquèrent cet épisode devant la justice. Celle-ci se déclara incompétente pour instruire, puisque ces faits, s'ils s'avéraient exacts, étaient de nature à mettre en cause des personnes relevant des juridictions militaires]i». Dernièrement, les marins maltais ont été montrés du doigt dans toute l'Europe pour refus d'assistance à des africains naufragés. La solidarité des gens de mer est pourtant une vertu qui ne regarde pas si les marins sont civils ou militaires. Le Maillé-Brézé a aussi trempé dans la guerre d'Algérie. Stationné avec le Surcouf en mars 1962, face à Alger, avec la consigne de tirer avec leurs canons, s'il le faut, sur le quartier européen de Bab-el-Oued. Ce qui fait un curriculum vite fait sur le gaz mais pas très reluisant.

Comme titre d'héroïsme, on pourra ajouter que le Maillé Brézé est un des derniers à résister au désamiantage déshonorant. Jusqu'aux années 70, tous les bateaux ont été isolés à l'amiante. C'est ça le côté patrimoine. Le Colbert* avait la même tare à Bordeaux. Le Maillé-Brézé peut revendiquer le label de dernier des musées navals flottants bourrés d'amiante. Heureusement qu'il est privé de mer. Naviguer bourré, c'est dangereux.
Rackam Legris

* Désarmé en 1991 et transformé en musée à Bordeaux deux ans plus tard, le Colbert a quitté le Port de la lune pour aller définitivement au rencart. Pas intéressant, pas assez de visiteurs, bien trop cher à réparer et à tenir en état. La marine nationale, propriétaire de la vieille coque n'a pas voulu cracher au bassinet. Le passé, on ne crache pas dessus.

Croisade. Le Maillé-Brézé croulant sous la peinture
On croyait que le Maillé-Brézé croulait sous la rouille, la fatigue et les critiques. Faux. C'est sous la peinture. Mais si le débris de la Royale croule, il ne coule pas encore. Cette peinture, c'est un don. Pas du ciel, non. Un don du croiseur Colbert*, qui a quitté les quais de Bordeaux pour finir sa rouille au cimetière à bateaux de Landevennec dans le Finistère. Une décharge à flot qui devient le plus important musée de bateaux de guerre en France. Si le bateau bordelais y a été contraint à l'exil, c'est qu'il a démontré le gouffre financier d'un tel rafiot à flot. Du coup, la vieille baille à la retraite a refilé son stock de peinture au rescapé nantais. Ces 1400 kilos de peinturlure doivent assurer quatre ans de maquillage d'entretien du Maillé-Brézé. Nantes écope aussi d'un don de quelques mannequins et trois vieux fusils, légués par le Colbert. On pavoise!

Lu 1537 fois