La lettre à Lulu
n°39 - avr

Déboîtement. Justice techno-logique


Petit guide pour finir ruiné. Tenir une boîte de nuit, avec un DJ passant de la techno. Tout le reste en découle.


Déboîtement. Justice techno-logique
C’était en août dernier. Le 31. Bien imbibés, quelques joints par là-dessus, cinq copains s’abreuvent de musique techno dans la discothèque de Mouzeil «Le Phœbus», de minuit à 5 heures du mat, repicolent whisky, bière. Et plus. Ils ont 23 et 24 ans. Un des protagonistes de cette soirée funeste parle d’un joint proposé par un autre danseur sur la piste, alors qu’un autre dit avoir été abordé au bar pour acheter de la «synthé», un mélange de cocaïne et d’amphétamines. L’échange est qualifié par la justice de «très discret» puisqu’elle n’a trouvé que la déclaration de ce témoin. Aucune preuve du trafic dans la boîte, juste les deux dépositions. Après la fermeture du Phœbus, la petite bande se finit sur le parking, s’écroulant dans leur voiture et s’endormant par terre. Un de ces fêtards ne se réveillera jamais. Mort d’overdose à l’hosto de Cholet, treize heures après la fermeture de la boîte.

Il faut se méfier d’autrui

L’enquête désigne comme fautifs les gérants du night-club, Maurice, l’ancien typographe reconverti sur le tard dans la musique tardive, et sa femme Christiane, condamnés en correctionnelle à Angers en première instance pour «aide à l’usage par autrui de stupéfiants». Deux mois de prison avec sursis, et trois mois de fermeture de la boîte. Ils ne s’en relèveront pas. On leur reproche d’avoir «mis à disposition de consommateurs de stupéfiants un établissement dans lequel des individus se livrent au trafic de cocaïne et d’héroïne». Basé sur les seules dépositions de deux des prévenus, amis de la victime, le jugement concède pourtant qu’il «n’est pas démontré que les offres ou les cessions (de produits toxiques) aient porté sur de grosses quantités». Et considère comme facteur aggravant le fait que les gérants aient été dénoncés plusieurs mois plus tôt par un ancien videur affirmant sans preuve avoir vu des seringues sur le parking de l’établissement. Cette vengeance d’un salarié en pétard a pourtant tourné court, la procédure classée sans suite. Pour les juges, ça reste un signe avant-coureur. «Justifiée ou non, la procédure engagée à l’époque et ultérieurement classée avait nécessairement attiré l’attention (des gérants) sur les risques liés à l’organisation de soirées techno dont il est désormais connu de tous qu’elles attirent une population de jeunes gens en recherche de sensations fortes et des revendeurs de produits stupéfiants qui trouvent là une clientèle potentielle». Ah bon. La justice use même de la démonstration par l’absurde : «la surveillance, si elle a existé, était insuffisante ce soir-là, comme en témoigne l’absence d’incident signalé alors que les échanges de produits stupéfiants étaient particulièrement aisés». Trafic plausible, mais personne n’a rien vu. C’est donc que personne n’a voulu voir. Imparable sophisme qu’on pourrait extrapoler : si l’enquête judiciaire n’a rien pu prouver, c’est qu’elle est forcément complice de quelque chose.

Il faut se reméfier d’autrui

La rumeur battant la campagne de Mouzeil après ce drame, et après la fermeture administrative de trois mois, la clientèle a fui l’établissement. Impossible de remonter les dettes jusqu’ici en voie de résorption. Le couple n’a plus rien, et droit à aucun chômage. À cinq ans de l’âge de la retraite. Les ennuis des gérants pourraient s’arrêter là. C’est sans compter sur Me Mauras, brave mandataire judiciaire, souverain pour gérer le dossier de liquidation, vivant sur la dépouille des sociétés en palpant 10% de la revente de leurs actifs. N’écoutant que son sens acharné de l’équitable sévérité, qui l’a rendu célèbre chez ceux qu’il a liquidés, il s’occupe personnellement des gérants, sort de ses gonds, manie sans sommations l’ultimatum sous 48 heures, accuse la famille d’avoir «phagocyté le dossier», tance vertement. Tout ceci pour leur bien, ce que ces ingrats se refusent à admettre.

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