La lettre à Lulu
Lulu 48 mai 2005

Entreprise de tête. Opération turbin de jouvence


Les entrepreneurs se déclarent preneurs d’entremetteurs. Des professeurs, par exemple. Pour passer l’annonce, Ouest-France ouvre une pleine page à une standardiste en chef de la propagande ultra libérale.


Entreprise de tête. Opération turbin de jouvence
Le refrain est connu : l’Education nationale doit s’adapter dare dare aux débouchés du monde du travail. L'école post moderne doit vite remplacer les profs par des DRH et des chargés de clientèle ANPE, préparant à l’employabilité, cette notion de disponibilité aux besoins de l’entreprise. Ainsi, le «bilan personnalisé en fin de scolarité obligatoire» prévu par la loi Fillon anticipe et facilite la tâche des chefs du personnel. L'école accompagnerait donc l'élève vers une «insertion professionnelle future», aboutissement et abêtissement de son existence. Au passage, on a supprimé l'Éducation civique, juridique et sociale des filières technologiques. Un signe de la vision utilitariste de l'école formant des techniciens sans esprit critique, pleinement dévoués à l'efficacité de la religion travail. Les potaches doivent s’ouvrir aux réalités du «monde de l’entreprise». «On constate un besoin des écoles de se rapprocher des entreprises» claironne Benoît Cailliau (1), vice-président du Medef 44, qui aurait comme tendance à inverser les besoins. Escalade, un réseau d’une centaine d’entreprises adhérentes veut faire découvrir aux scolaires 70 entreprises partenaires, pour «mettre un pied furtif, mais réel, dans une entreprise» (2). La très bourgeoise Sophie de Menthon est une ardente propagandiste de cette mystique de l’entreprise. Ouest-France relaye sur une pleine page son plaidoyer pour la PME gorgée d’humanité, vantant la nécessaire réconciliation turbin-école. Selon la présidente d’Ethic (Entreprise à taille humaine indépendantes et de croissance) (3), les patrons doivent venir témoigner de leur «aventure humaine passionnante» à l’école.

Aime ton boss

Sophie de Menthon et son mouvement patronal Ethic est aussi connue pour avoir importé «La fête de l’entreprise», où chacun doit clamer son amour pour son patron vénéré. Un modèle de servitude volontaire. C’est lors d'un voyage aux Etats-Unis que la pédégère a découvert le «boss day», célébré le 16 octobre par les Ricains. Subjuguée de voir des salariés porter des tee-shirts "J'aime mon boss" et lui offrir des cadeaux, elle décide d'importer cette «Saint-Valentin de l'économie» en France, pour «restaurer les valeurs dire positives du travail «. Très tendance chez Raffarin et au Medef. Quand elle ne drague pas les mômes aux sorties des écoles dans Ouest-France, elle prône un meilleur contrôle des chômeurs et des salariés en arrêt maladie. On ne se refait pas.

Mais attention, prévient-elle, «il n’est pas question d’aller» vendre «le capitalisme aux enfants, mais de leur faire ressentir une possible égalité de leurs chances d’être entrepreneur, quelles que soient leurs origines». La dame pleurniche : à l’école, «l’entreprise est trop souvent présentée comme un lieu d’exploitation» . L’horreur. Elle veut tout simplement «humaniser» l’idée auprès de ces «professeurs, souvent très dévoués, mais qui y voient l’expression du libéralisme sauvage». Message aux profs dévoués : apprivoiser la sauvagerie du libéralisme ! Car «on a fait une fixation sur un capitalisme cruel et une mondialisation qui détruit les emplois». D’autant que «quand les jeunes expriment le besoin de consommer, ils devraient avoir l’opportunité de gagner leur argent de poche». Trop fauchés, ils ne pourraient plus craquer un seul sou. Un désastre. Et l’économie a tant besoin de portefeuilles ouverts et de cerveaux disponibles.

Cours d’assouplissement

Ouest-France célèbre la beauté du travail rédempteur. En oubliant de préciser que cette patronne, très proche d’Alain Madelin, est membre du comité d’éthique du Médef et patronne de Multilignes Conseil, un centre d’appel où l’on s’épanouit en passant des centaines de coups de fil pour vendre n’importe quoi et réaliser des enquêtes téléphoniques en enchaînant des bordées de questions, toujours les mêmes. En 2003, Sophie de Menthon explique devant une commission parlementaire que sa boîte est coincée par un droit du travail trop contraignant, des 35 h insupportables, des CDD qu’elle ne peut enchaîner à gogo et le handicap du relèvement du SMIC. Trop de contraintes cumulées pour son centre d'appels, ajoutant «la législation contribue à tuer ce type d'entreprises». Elle avouait même : «pour répondre à la demande, je dois les faire travailler le samedi ou le dimanche sans autorisation, puisque celle-ci n'intervient qu'au bout de trois mois. Le droit du travail ne laisse ni flexibilité ni tolérance». La patronne est donc un genre de justicière qui trouvant le droit du travail trop coercitif, s’est inventé un droit positif, à son profit.

Question profits, faut que la PME Multilignes appartient en fait à la multinationale Téléperformance qui a réalisé en 2004 un chiffre d’affaire de 949,8 millions d’euros soit une croissance de plus de 10 %. Multilignes a aussi un call center en Tunisie, avec 400 téléopérateurs et Mme de Menthon, sa standardiste en chef n’apprécie pas du tout la nouvelle obligation de dire dans quel pays se situe ce centre d’appel (4). Mais en France, dans sa boîte, c’est le bonheur. Une enquête interne y révélait pourtant en 2001 que parmi les téléopératrices (majorité de femmes, précarité et bas salaires obligent). « 33 % citent la question des salaires au premier chef des insatisfactions, 19 % parlant de l'incertitude des plannings, 15 % du caractère répétitif des tâches et 11 % de l'instabilité professionnelle» (5). Un tract de la CGT de février 2005 évoque la répression syndicale chez Multilignes qui a «mis en disponibilité rémunérée hors de l’entreprise la déléguée syndicale CGT après plusieurs tentatives infructueuses de licenciement». Mme de Menthon adore les mesures gouvernementales visant à raccourcir les délais de plans sociaux : «Le licenciement est une chose essentielle pour les moyennes entreprises. Confrontées à l’incertitude économique, elles ont besoin de licencier très vite et sans contrainte» (6).

Dans une étude d’octobre 2002 sur les centres d’appels d’Ile de France, le syndicat Sud relève : «La précarisation de l’emploi à outrance est à l’ordre du jour, et cela, au mépris du code du travail limitant les contrats précaires à «un surcroît temporaire d’activité» ou à des «remplacements temporaires» justifiés par un congé maladie ou maternité par exemple». Ca va pas être fastoche de vendre cette vibrante mystique de l’entreprise aux élèves des lycées et des collèges. Même en leur offrant des paquets de T shirts «J’aime mon boss». Ouest-France oublie de souligner la chance des scolaires d’être dotés d’un avenir kleenex. Pour des morveux, ça s’impose.

(1) Ouest-France, le 24 mars 2005
(2) Ouest-France, le 12 mars 2005
(3) Ouest-France, le 13 mars 2005
(4) Libération, le 27 septembre 2004
(5) « Centre d’appels « n° 30, 2001
(6) TF1, le 28 septembre 2002

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