La lettre à Lulu
Lulu 81 - juillet 2013

Gourdins de fer. Le plan vigile qui rate


Agression d’un vigile près de la Zad : il faut des coupables ! Tous au bagne. Ben finalement, rien. Ce qui rend d’autant plus suspect ce sauvage attentat, pourtant si utile pour décrédibiliser la mobilisation.


Bizarre que préfet, pandores et magistrats n’aient pas saisi une si belle opportunité de démanteler un gang de voyous méchants, noctambules et masqués. Cette nuit du 13 novembre dernier, la maison isolée située sur la commune de Fay-de-Bretagne est gardée par un vigile seul, employé d’une société privée spécialisée dans la surveillance. Tout juste hors zone du peut-être futur aéroport, la baraque appartenant au conseil général depuis une quinzaine d’années était encore squattée quelques semaines avant. La gendarmerie de Châteaubriant et le parquet de Saint-Nazaire n’ont qu’une seule et unique déposition, celle du vigile, dont le récit a été obligeamment transmis à la presse par la préfecture et le conseil général : vers 3 h du mat, un groupe de dix à vingt personnes cagoulées et armées de « barres de fer », ou de « gourdins » selon les versions, se serait attaqué à lui et à son véhicule. Vitre arrière fracturée, voiture du vigile aspergée d’essence et incendiée. Blessé, l’agent de gardiennage aurait pris la fuite, « sérieusement brûlé aux mains et aux avants-bras » selon Le Figaro (1). Tellement sérieusement que le médecin ne lui accorde que cinq jours d’arrêt de travail. Vraiment peu pour un « tabassage en règle » et des « fractures aux membres » évoquées par le conseil général. Il aurait dit avoir été roué de coups par des assaillants, dont certains auraient évoqué l’idée de le laisser dans sa bagnole avant d’y mettre le feu. Sur cette attaque qui apparaît à la fois très violente et très bénigne dans le résultat, mais préméditée, assortie de menaces de mort, les enquêteurs se sont bizarrement hâtés d’en faire le minimum. Alors quoi : le montage accouche d’une souris ?

Quatre jours avant

Pendant trois jours, représentants de l’État et des collectivités locales condamnent un « acte intolérable ». « Minorité autonome venue d’ailleurs qui entretient l’insécurité » pour le préfet, « dérive criminelle des opposants » pour le président de Région, « attaque d’une grande lâcheté » pour le président de Loire-Inférieure. « Une agression dont les responsables sont connus, disent les enquêteurs, une dizaine de militants anti-aéroport français et britanniques... »(2). Mais voilà, à part le témoignage du vigile, rien ne dit que l’agression ait été commise par des anti-aéroport, ce que souligne rapidement sur France 3 la maire de Fay-de-Bretagne, Marie-Christine Lebreton, qui se demande « à qui profite cette attaque ». L’Acipa abonde : « une provocation cherchant à discréditer le mouvement au moment où il s’amplifie n’est pas à exclure », quatre jours avant la « manif de réoccupation » du 17 novembre. « Risquer de passer pour des voyous à ce moment-là, ce ne serait quand même pas très malin », dit l’élue de Fay qui affirme « n’avoir jamais eu de soucis avec les squatteurs de cette maison », dont elle est voisine.

Six mois après

Où en est l’enquête ? Curieusement, Florence Lecoq, procureure de Saint-Nazaire, assure en décembre dernier à Lulu – et idem six mois plus tard – que « tout a été fait pour que cette enquête avance. Les environs ont été inspectés, des objets ont été trouvés mais n’ont rien prouvé ». Rien du tout, selon la « légal team » de la Zad, où on assure voir les gendarmes débarquer régulièrement, pour des tas d’affaires bien plus bénignes. Mais pas celle-là : « Sur cette histoire, personne ici n’a jamais vu l’ombre d’un képi. Notamment les ex squatteurs de la maison, qui auraient pu être interrogés ». Ne serait-ce que pour retrouver bidons d’essence et gourdins ayant servi à l’agression ? « Impossible et inutile. C’est l’équipement de base du zadiste, dit le dircab du préfet, Patrick Lapouze. On en trouve dans chaque recoin habité de la zone ». Le bon vieux discours sur les « commandos » prêts à en découdre !

Des relevés d’ADN ont-ils été pratiqués sur les indices relevés sur les lieux de l’agression ? « Des traces ont en effet été prélevées, assure le parquet. Mais elles ne sont pas tangibles, elle ne prouvent rien. Imaginez, vous prenez l’apéritif chez quelqu’un, cette personne est retrouvée morte trois heures après votre départ. Les traces retrouvées sur votre verre font-elles de vous un coupable ? » Un suspect, pour le moins…

Police nulle part

Embarrassante pour la mobilisation des anti, l’affaire a été curieusement peu exploitée au-delà des premiers jours par les partisans de l’aéroport. La revendication postée deux jours après sur Indymedia Nantes peut être bidon : sur ce site alternatif, tout le monde peut déposer anonymement un tel texte. Y compris quelqu’un cherchant à décrédibiliser le mouvement. Rien n’empêcherait des enquêteurs de remonter jusqu’au poste émetteur du message : on a déjà vu enquête plus compliquée. Le site de la Zad n’a jamais authentifié le post d’Indymedia. « On attend des avancées dans cette enquête, comme tout le monde. On ne sait rien », dit un représentant des zadistes.

Un autre point laisse perplexe. Pourquoi l’agent de gardiennage était-il seul cette nuit-là ? « Ça coûte de l’argent », dit-on au conseil général. Selon la maire de Fay, qui a un peu l’habitude de voir des vigiles surveiller des maisons, ils sont toujours deux, trois ou quatre. Si la zone est si sensible, ce que les autorités et la presse ressassent à l’envi en s’appuyant sur des témoignages anonymes de riverains agressés et insultés, pourquoi un seul vigile en faction ? « Un espace à surveiller n’est renforcé que s’il s’y passe quelque chose de grave », explique à Lulu le patron d’ACS, Activité contrôle sécurité, l’entreprise chargée de veiller sur la maison où aurait eu lieu l’agression.

Justice pas plus

Très surprenant, cette justice apathique : on l’a connue plus réactive sur la ZAD où le moindre pet de travers vaut une condamnation. Deux torse nus, gars et fille, sous le nez des gendarmes dans le bois le 23 novembre 2012 ? Outrage, 15 jours de prison avec sursis(3). Mouvement de recul de tracteur face aux gendarmes mobiles le 21 juin 2012 ? Douze heures de garde à vue, saisie du tracteur considéré comme « arme par destination », un mois avec sursis(3) pour l’agriculteur accusé de violence avec arme. Un gendarme aurait eu « la peur de sa vie »...
« Dans ces affaires, les auteurs sont sous les yeux des autorités », commente Patrick Lapouze à la préfecture. Donc des suspects plus facile à choper que la nuit où tous les conditionnels sont gris… « Cette affaire de vigile, c’est grave. Un tel procédé est classique et ce ne serait pas première fois que des agresseurs agissant de nuit, cagoulés, dans une zone peu fréquentée, ne seraient pas interpellés. La nuit, tous les chats sont gris. Beaucoup d’affaires en restent là, malheureusement. J’en vois tous les jours ». Un magistrat un peu tatillon admettra qu’asperger un véhicule où est assis son occupant, le menacer de mort et le tabasser à coup de gourdin peut mener aux assises. Mais six mois après les faits, la procureure de Saint-Nazaire affirme aujourd’hui que le dossier «  n’est pas encore clôturé mais risque d’être classé faute d’éléments nouveaux. Tout a été fait, et j’ai 90 autres dossiers en attente sur mon bureau... » Même torpeur étonnante à la gendarmerie de Châteaubriant, qui de toute façon « ne communique pas sur Notre-Dame-des-Landes ». Qu’en dit l’un des principaux intéressés ? Joint par Lulu, le patron de la société de surveillance ne souhaite pas commenter. Le vigile agressé, qu’aucun journaliste n’a jamais pu rencontrer, encore moins. Pas bien causants, tous ces gens-là. La promotion de la vie nocturne du Nord-Loire souffre d’un vrai déficit communicationnel. C’est pas comme ça qu’on en fera un pôle d’attractivité international.
Joseph Rouletabasse

(1) Le Figaro, 13 novembre 2012.
(2) France Inter, journal de Michael Thébault, 14 novembre 2012.
(3) appels en cours.

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