La lettre à Lulu
Lulu 66 - novembre 2009

Hep ! Taxi ! Suivez cette embrouille


Spécialité nantaise : un service public privé de nouveaux venus.


Hep ! Taxi ! Suivez cette embrouille
Ali Baïri est un tenace. L'ancien gamin de La Bottière veut faire taxi, mais il n'a pas de quoi racheter la licence d'un chauffeur partant à la retraite, autour de 150 000 euros la plaisanterie. L'autre moyen prévu par la loi pour rouler taxi, c'est la liste d'attente. Si jamais une telle autorisation « gratuite » est accordée, il faut s'en servir quinze ans avant de pouvoir la revendre. Comme la profession de taxi est un service public sous l'autorité de l'État, ce que tout le monde semble oublier, les mairies sont chargées de gérer les nouveaux venus dans les villes de plus de 20 000 habitants. Partout ailleurs, la préfecture s'y colle.

Comme l'attribution d'une « autorisation de stationnement » (la licence) se fait commune par commune, Ali a déposé depuis 2005 des demandes dans quasiment tous les patelins de la communauté urbaine. Et il les renouvelle régulièrement, en respectant les délais légaux. Il a passé son permis spécial pour taxi. Il est premier de la liste dans bon nombre de communes, deuxième ou troisième ailleurs. À Nantes, seulement 5e, derrière quatre noms qui ont fait des demandes en 1999 et les relancent toujours à temps. La plupart des autres ont jeté l'éponge, découragés par les taxis en place et par l'administration. À La Chevrollière, Ali était en pôle position sur la liste mais une entourloupe qu'on n'oserait imaginer entachée de racisme l'a fait recaler, rétrogradé en deuxième position. Les services municipaux ne répondent pas à ses lettre recommandées.

Histoire licencieuse

À Nantes, la profession a la réputation d'être fermée. Pour ne pas dire chasse très bien gardée. L'initiative lancée à Nantes à la fin des années 1990 pour exercer sous statut de « véhicule de petite remise », une brèche légale inusitée, avait vu quelques gros bras de la profession s'énerver assez vite contre le jeune entrepreneur qui avait préféré laisser tomber. Le blindage des carrosseries et les cours de close-combat pour les chauffeurs, ça n'était pas prévu au budget.
D'un naturel têtu, Ali Baïri n'écoute pas quand des fonctionnaires bienveillants lui glissent « Vous z'avez pas peur ? » ou « Vous savez pas où vous mettez les pieds ». Ne s'énerve pas quand les élus tentent de le faire patienter en lui recommandant de « laisser passer les élections ». Les élections, on est toujours avant les prochaines.

Quand Attali fait en 2007 ses propositions, qui prévoient notamment de dérèglementer totalement l'accès à la profession, tollé des pros du taximètre, grève, opération escargot en ville. Pour ne pas avoir l'air de psychorigides défendant mordicus leur fromage, les taxis nantais concèdent alors du bout des lèvres que cinq licences de plus, ce serait jouable. L'élu en charge des taxis, Henri Duclos à l'époque, dit aussi « envisager la création de cinq autorisations de taxis » mais avec un sens aigu de nuance : « L'opportunité d'une telle décision n'est peut-être pas tout à fait acquise. Nous devons prendre en compte que ces créations pourraient se révéler sources de tensions au sein de la profession ». Depuis ? Aucune licence, donc aucune tension.

Bizuts mal vus

À la tête du syndicat des taxis nantais, Philippe Bely freine comme il peut : « De nouvelles licences ? Pourquoi pas, mais ça n'améliorera pas le service, et hors heures de pointe (le seul problème), ça risque de déséquilibrer l'offre. On va discuter avec Jean-Marc Ayrault. Il faut penser agglomération. On espère déboucher en 2010 ». Les utilisateurs de taxis poireautent toujours autant, le nombre de taxis étant resté à 135, inchangé depuis plus de 45 ans. Depuis l'arrêté municipal du 10 février 1964, renouvelé en 1972 et toujours applicable. Le ratio choisi à l'époque est d'un taxi pour deux mille habitants. Pourtant il y a bien plus d'emplacements réservés, matérialisés au sol que de licences. À la Beaujoire, la gare, place Graslin et récemment au Hangar à bananes. En tout 159. On se demande bien pourquoi.

En appliquant le ratio et en se basant sur les estimations Insee de 2006, il faudrait déjà six taxis de plus. Mais rien ne bouge. Les pros de la course ont
verrouillé les starting-blocks.

Travis Biqueule

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