La lettre à Lulu
Lulu 59 - déc. 2007/jan. 2008

Hyper sous traitée

Le Père Noël est vraiment une ordure


Entre deux têtes de gondole, c'est pas le romantisme vénitien. Trimarde dans un temple de la consommation, Anna a été hyper sous traitée. La faute au Père Noël.


Un jour, Anna* flashe sur une annonce à l'ANPE. Le smic pour mettre en place la camelote dans un hyper, ça fait hyper rêver. Avant Noël, elle bosse donc deux mois chez Leclerc. Précisément au magasin Paridis, mais ce pourrait être n'importe lequel. Boulot : mise en rayon. Le truc post-moderne, c'est qu'elle a été embauchée par deux sociétés différentes, ce qui lui fait cumuler deux CDD, arrangés par deux fournisseurs de Leclerc.

Anna s'occupe donc d'installer les produits Nestlé, mais aussi un paquet de sous-marques pour la seconde boîte qui lui sert de patron de complément. Deux boîtes, ça permet à certaines de ces boîtes d'escamoter les heures sup, d'allonger le temps de travail sans se mettre en infraction, genre soixante heures la semaine, réparties en deux contrats disjoints: «Un de mes collègues me racontait une fois que la veille, il avait fait quinze heures de taf d'affilée», raconte Anna. Tout ça pour le grand bénef de la belle enseigne de l'hyper. Les pénibles qui réclament le paiement de leurs heures sups sont en général payés comme il se doit, mais pour les éventuels CDD à venir, wallou !

Grande distribe de défis

«En théorie, c'est chacun «sa» marque mais dans les faits comme on doit aussi obéir au chef de rayon en plus du chef de notre boîte “d'emploi“, on se retrouve à s'occuper de tout le rayon».

Question pression, c'est dose multiple, le petit chef de rayon de l'hyper, plus ceux des sous-traitants qui font placer leur camelote en rayon. Ça permet de se faire engueuler plusieurs fois. C'est quand même mieux que de s'emmerder à cent sous de l'heure entre deux têtes de gondole. D'autant que le travail prévu en cinq heures doit être réalisé en trois, avec allusion lourdingue à d'autres contrats à venir, à gagner, histoire de prouver qu'on mérite la place en ayant explosé le rendement. Ça a l'air d'un boulot à la con, mais pas du tout ! Challenge, défi personnel, surpassement, réalisation de soi, ce travail offre gratuitement l'occasion de gagner contre soi-même. Une thérapie perso offerte gratis. Pour donner du piment à cette introspection, chacun de ces précaires sous-traités se fait engueuler pour les fautes et retards de ses collègues, histoire de bien de monter les uns contre les autres.

Les recrutements dans ces multiples unités de travail tentent de créer des clans: des "blancs" pour la mise en rayon, des Noirs ou rebeus comme vigiles pour surveiller et les clients et les autres salariés. Un management qui sait mettre de la couleur pour entretenir défiance et tensions entre les salariés.

Engueulo à tire larigot

Question horaires, ça change au dernier moment, et personne ne commence ni ne finit jamais en même temps. Évidemment, pas une minute pour parler, hormis les strictes consignes du taf. «Pour rencontrer mes collègues, je leur ai filé mon mail pour qu'on se voie en dehors», explique Anna.
« Il y a aussi le sexisme des petits chefs de rayons : une fille se fera engueuler si elle s'habille en jean large, pas assez féminin à leurs yeux, alors qu'on ne dit rien aux gars qui sont fringués pareil ». Anna a déposé des tracts expliquant les droits élémentaires des précaires. Repérée, elle se fait donc engueuler. Faut plus faire ça, Mademoiselle !

Le père Noël s'est cassé

Face à ces précaires forcés à speeder, certains clients savent trouver le ton juste. «Il y a ce type, un macho bourgeois de 50 ans. D'abord, il m'a engueulée parce que j'avais fait tomber un père Noël en chocolat, disant que je sabotais le travail des autres. Je lui ai dit que mon boulot est assez stressant comme ça. Il m'a insulté, me sortant la ritournelle “y a plein de gens qui seraient prêts à tout pour prendre votre boulot“. Et finalement il est allé se plaindre au chef du magasin».

Mais c'est un collègue, responsable du rayon bazar, qui va faire le sale boulot: il la dénonce pour l'acte de délinquance suprême, avoir croqué un bout d'oreille du père Noël tombé du rayon, et donc invendable. Ce qui donne lieu à une scène d'humiliation publique, un responsable Leclerc la traitant de
«voleuse» devant les clients. Elle est donc virée, ce qui écourte de deux jours la fin de son contrat. Après il faut se faire payer et avec deux patrons, ça fait deux fois plus de raisons de faire traîner.
Michel-Edouard Bleuckler

* Un prénom d'emprunt, c'est pas du vol.

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