La lettre à Lulu
Lulu 47 décembre 2004

Impasse des Citoyens. Piège à consultatifs


Ayrault, fais pas le sultatif ! Le maire nage pourtant dans la concertation comme un poisson dans son local. D'autant que ses équipes conçoivent le bocal et en contrôlent l'alimentation en eau.


Impasse des Citoyens. Piège à consultatifs
En version made in Nantes, la démocratie se conjugue à l'imparfait et au participe mal passé. Ici, les structures de démocratie de proximité sont décidées, managées, étroitement contrôlées par la mairie. Pas ça qui manque, les machins où l'on cause : Carrefours des citoyens, Comités consultatifs de quartier, Comité stratégique du commerce nantais, Conseil nantais pour la citoyenneté des étrangers, Commission consultative des services publics locaux, ou encore Conseil nantais de la jeunesse (en longue gestation), et le déjà défunt Conseil consultatif nantais de l'environnement. On s'y perd. Autant de bidules créés de toutes pièces par décret municipal. L'historien et politologue Mathias Le Galic vient d'y consacrer une étude* où il note qu'avec un taux de participation de 1 à 2 %, le système ne rameute pas foule. Et encore, ce score est surgonflé : l'audience des réunions est souvent composée d'une bonne part d'institutionnels en mission, communicants sous contrat, bordée d'élus, techniciens, agents et cadres municipaux. Parfois "plus de la moitié de l'assistance", note l'auteur pour les ateliers de concertation du Grand projet de Ville à Malakoff. Mathias le Galic écrit même que les équipes de quartier, agents municipaux mesurant la très faible participation "parlent de leurs espoirs déçus et concluent sans ambages à l'échec des dispositifs". Bigre ! D'autant que les élus ont aussi le sentiment de ne pas rencontrer d'interlocuteurs à la hauteur, les techniciens estiment perdre leur temps, et les habitants déçus, perçoivent qu'ils n'ont aucun espoir d'influer vraiment sur les décisions.

Cherche jeunes désespérément. - Grands absents de ces conseils et comités consultatifs : les jeunes. La seule fois où l'auteur en a vu en nombre, c'étaient des jeunes des Dervallières venus présenter un projet. Ils n'ont rien pigé au processus. Ils venaient pour exposer leur cas, on leur a dit de patienter, d'attendre leur tour. Une heure après, ils n'avaient toujours pas la parole. Vénère grave, il était, le groupe. Il ne restait qu'une manière pour s'exprimer, cris, injures, et massacre rageur du petit cocktail, kir et chips, qui devait clore le débat. Autres grands absents, les Rmistes, chômeurs et loquedus qui ne voient pas ce qu'ils peuvent en attendre, et les bourges qui ont assez de réseaux influents pour s'éviter la honte de cotoyer la plèbe. À l'inverse, ces bidules consultatifs ont leurs surreprésentés : classes moyennes, retraités et troisième âge, accourus y trouver une certaine surface sociale. Maire de Bouguenais, Françoise Verchère ne s'illusionne pas trop sur les gens qui s'y impliquent : "des anciens élus, des futurs élus, des élus potentiels ou des déçus de ne pas l'être". Résultat, selon Thomas Le Galic : "l'offre de participation qui vise pourtant au vivre ensemble, est à l'origine d'une nouvelle forme de sélection sociale" ! Il retient que ces dispositifs peu accessibles manquent de techniciens spécialisés, de communication et de clarté sur leurs buts, et d'info pour que les fameux citoyens, non initiés et seuls bénévoles de l'ensemble, puissent se préparer aux débats.

Censure représentation. - Le cabinet du maire supervise et contrôle tout : de la composition des membres aux ordres du jour, des documents aux experts, mais aussi les comptes rendus, bien souvent revus, lissés, voire tronqués par le staff rapproché du maire. Ainsi les membres d'un groupe de travail circulation du quartier Dervallières-Zola avaient élaboré, sans prévenir, un contre-projet pour s'opposer de manière constructive au plan municipal : "Les élus tiraient une tronche comme ça !". Ce contre-projet inattendu a carrément été escamoté des minutes de l'assemblée. Mathias Le Galic y voit "une situation de fermeture et d'opacité qui confine à la censure. Au cour d'une démarche participative, c'est assez perturbant". Les sujets qui risquent de fâcher ? soigneusement évités. Démocraquoi ? Participaqui ?

Sorties de terrain d'entente. - Cette démocratie participative s'impose aussi sur le postulat illusoire selon lequel chaque territoire, quartier ou secteur serait formé d'une "communauté de quartier homogène et solidaire". À regarder le découpage qui allie les bourges Ancien régime de la "Terre sainte" (du quartier St-Donatien) aux classes populaires des bananes de Malakoff, on peut douter de l'homogénéité d'une telle "communauté", conviée à participer comme un seul homme. Le chercheur constate aussi que les participants à ces instances consultatives auraient comme une tendance à se considérer comme les bons citoyens du cru, les autres - minables réfractaires à la participation - étant jugés comme les mauvais voisins, qui se foutent pas mal de l'intérêt général et sabotent même le processus par leur apathie. Cette "démocratie locale" apparaît donc comme un petit jeu sans conséquence. Ce que confirme sans cesse le soin officiel à rappeler que ces machins ne sont que consultatifs. Ce qui martèle la vision rigide de la décision suprême de l'exécutif municipal, seul maître à bord. La consultation se réduit à une écoute en terre de proximité, une sortie sur le terrain. Comme dit Catherine Touchefeu, adjointe à la démocratie locale et aux relations avec les quartiers : "C'est important parce que ça oblige les élus à aller dans les quartiers, à aller sentir le climat du quartier, ne serait-ce que d'être très familiarisés à la géographie". Un peu de géographie, ça permet de se raconter une belle histoire.

Hervé Rouille-Grave

* La démocratie participative. Le cas nantais, Mathias Le Galic, éd. l'Harmattan.


Extraits de caractères. Des bribes qui courent

Le maire en impose
"La présence des élus, et notamment celle du maire, n'est pas du tout un avantage pour la concertation. Certes, elle donne un caractère particulièrement officiel à la démarche et par là même à l'information délivrée, mais ce caractère officiel lorsqu'il tend au solennel (et la présence du maire l'entraîne dans cette voie quasi automatiquement) bride toute remise en cause de quoi que ce soit."

Liaisons dangereuses
En amont de projets à discuter, "on pourrait penser que les participants aux CCQ ont la possibilité d'organiser des réunions supplémentaires, de rencontrer les services responsables de la maîtrise d'ouvrage plus facilement et par anticipation. Et bien non ! C'est tout l'inverse. Tout est fait pour éviter la liaison entre les dispositifs de participation CCQ et ces dispositifs légaux".

Le management
"Les instances de concertation nantaises ne sont finalement que des outils de management : l'exécutif local y teste auprès des habitants les "produits municipaux" qu'il souhaite pouvoir "lancer sur son marché".

C'est show mais ça l'fait
Ces instances de dialogue, c'est comme à la télé. Les Carrefours des citoyens sont pensés, conçus et orchestrés comme des émissions de télé, type Delarue. Une trouvaille de communicants. On singe donc les émissions de débats, en faisant mener la séance par un présentateur doté de fiches, rompu selon un scénario bien huilé à l'exercice onctueux de l'attribution de la parole, et à son retrait. Il ne manque que les pauses pour la pub et les SMS à envoyer pendant le cours de la soirée. En apparence, chacun s'exprime directement, librement. En fait, dans les débats majeurs, des intervenants sont bien répertoriés, les interventions déjà prévues, balisées, anticipées par des questions ciblées. Vu à la télé. Un déroulé de soirée bien cadrée, comme à Chantenay en juin dernier : le Carrefour des citoyens avait pris comme thème "être parent, mission impossible". Pas grand chose à voir avec les prérogatives de l'autorité publique. Au centre, le maire en position de père (il a lui-même relevé le jeu de mots), dans un étonnant rôle de pater familias collectif. Il y a même eu un impromptu : le quart d'heure émotion avec un cas poignant de séparation d'enfant, d'ailleurs hors sujet. Mais comme ça, tous les ingrédients de télé ras les paquerettes étaient réunis.


Reportage de Pich, Faucompré et La Case au Carrefour des Citoyens Bottière-Doulon, le 13 décembre 2004.

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