La lettre à Lulu
Lulu 47 décembre 2004

Inciville. Transpeurs en commun



Inciville. Transpeurs en commun
Dans le bus ou le tram, mieux vaut avoir peur de rien qu'être trop serein. Ou même trop serien de rien.Le monde est agressif, dangereux, menaçant. Ou s'il ne l'est pas, il pourrait l'être, et donc c'est tout comme. La propagation des idées sécuritaires est une ouvre de longue haleine, insidieuse, permanente. Ouest-France nous prévient : "Agitations, petites agressions, injures semblent être le quotidien dans les bus et les trams"*. Voilà un "semble" qui semble un peu court. D'autant que les usagères du tram interrogées ne confirment pas du tout

cette supposée tendance. La première citée n'a "jamais assisté à des scènes de violence dans le tram". Mais elle a peur quand même. La seconde a bien vu des incivilités : "souvent ce sont trois ou quatre jeunes, qui fument et font du bruit". Mais elle avoue ne plus avoir peur de ces bruyantes fumées. Troisième témoignage, un chauffeur qui supporte mal "la répétition des agressions pas forcément très violentes". L'enquête rapide contredit manifestement le souci de la société des transports en commun de faire régner l'ordre dans ses rames. "En 2004, les agents de la société ont enregistré 225 incivilités sur le réseau". Le chiffre est supposé impressionnant. Mais que recouvre-t-il : des gros mots, de la nicotine ? Mystère et boule de gomme.

Pour empêcher les méchants djeunes de fumer en parlant trop fort, il ne manque que la présence permanente du GIGN en tenue de combat. Mais depuis septembre 2003, la transmission des délits mineurs à un délégué du procureur est déjà un premier pas. "Les délinquants sont convoqués dans le mois, avec leurs parents s'ils sont mineurs". Rappels à la loi et sanctions contribueraient ainsi à "combattre le sentiment d'impunité". Si tu élèves encore la voix et la fumée de clope, tu finiras au bagne, fiston !

Encore un carreau d'cassé

En fait, cette idéologie fumeuse distille discrètement le grand mythe sécuritaire de ces dernières années, la "tolérance zéro", d'abord érigée en principe par la police de New-York. Cette idée forte est prétendument étayée par la fameuse théorie de la vitre brisée qui postule que la répression immédiate de la moindre infraction évite l'engrenage jusqu'aux pires dérives criminelles, drogue, banditisme et mains dans les poches en groupe aux pieds des immeubles. Autrement dit, arrêter les petits voleurs d'oufs devrait couper les vocations des gros tueurs de boufs. Evidemment, cette soi-disant "broken-windows theory" n'a rien d'une loi de criminologie et n'a "jamais reçu le moindre début de preuve empirique", comme le note le sociologue Loïc Wacquant**. Il évoque un juriste américain*** qui a examiné méticuleusement les résultats autoproclamés de cette tolérance zéro érigée en système : "Si la police de New York a contribué à faire baisser la criminalité, ce n'est pas en rétablissant la civilité et en communiquant un message de refus de l'impunité, mais par le simple fait d'avoir accru massivement l'intensité de la surveillance qu'elle exerce : la ville de Giuliani comptait 38 agents pour 100 000 habitants en 1990, contre le double dix ans plus tard, et leur action a été fortement ciblée sur les populations et les quartiers déshérités".

À Nantes, les trams de gauche se foutent pas mal de savoir que la théorie ne vaut pas un clou. Elle est dans l'air du temps, donc elle est bonne. Se battre contre ce faux-semblant des incivilités pourrait passer pour un combat contre d'imaginaires moulins à montée par l'avant. Mais le but n'est pas de réduire à zéro une agitation pas plus inquiétante qu'à l'ordinaire. Cette parano sert au moins d'argument commercial rassurant la clientèle, et de message interne en direction des chauffeurs. L'ordre règne mais mieux vaut avoir la trouille quand même. Pas de tollé. Il faut bien donner un sens à ces idées rances zéro.

Georges Randal

* Le 6 novembre 2004.

** Lire à ce sujet son édifiante démonstration dans "Punir les pauvres", Editions Agone, qui analyse l'analogie entre la baisse des aides aux plus démunis et le mouvement de balancier qui renforce le système punitif américain, et son décalque à retardement en France.

*** Bernard Harcourt, auteur de "Illusions of order : the false promise of broken windows policing", Harvard University Press, 2001.

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