La lettre à Lulu
Lulu 68 - avril 2010

Inspecteur gadgé. Mon banquier n'est pas Rom


Les banquiers suisses, non plus, n'ont jamais vécu de leur vie en caravane.


Inspecteur gadgé. Mon banquier n'est pas Rom
«Tous les jours j'ai pas la chance. Je peux pas travailler. J'ai pas la carte de séjour. Cinq enfants et je suis explosée. Toujours explosée». Elle dit «explosée» pour expulsée. Dans ce gymnase de Basse-Indre, ce samedi-là, le temps est à la solidarité. Combien dans cette salle, 200, 300 ? Roms et gadgés, théâtre, débat. Dehors, les gamins jouent au foot sur un terrain de tennis cerné de grillage. Les arbres donnent des signes
extérieurs de printemps.

La parole est d'abord aux Roms. En français ou en romani, sous le panneau de basket remonté contre le mur. «Donnez un coup de main... Jamais on n'a profité une vie comme ça. J'ai arrivé à partir 2001. Avant j'étais en Italie. Là-bas, en Italie, c'est comme en Roumanie, ça passe pas. Ici ça marche, on a l'assurance maladie». Coup de chapeau au maire d'Indre qui ne les a pas jetés comme des problèmes, des malpropres, des indésirables, ça reste l'habitude dans l'agglomération. Patates chaudes.

Les gadgés s'insurgent contre les mauvais traitements faits aux Roms, qui eux remercient chaleureusement de pouvoir survivre dans un pays si charmant. Y'a de ces hiatus. Paroles contradictoires, entre les mercis pour les gestes de solidarité et les angoisses des petits matins qui font gronder les bulldozers, réveil au milieu des uniformes, bataillons de casques et de matraques devant les loupiots aux yeux pleins de sommeil. Une police équipée comme si l'émeute était attendue, les épaules articulées comme des mutants, jambières de protection. «Mes enfants, toujours ils ont peur que la police revienne», dit cette femme.

«On n'a pas la mentalité. On ne connaît pas les règles. On cherche un pays, n'importe quel pays, où y'a pas de racisme. On veut vivre une vie normale, comme tous les gadgés. Touche mon coeur, il dit la vérité». Les filles font tinter les breloques accrochées à leur hanches. «C'est loin l'école», quand il faut traverser la ville parce qu'on a été une fois de plus expulsé, repoussé, déporté plus loin. Une sociologue résume les préjugés, généralités accolées à toute une communauté: prostitution, nomadisme, mendicité forcée... On redit que c'est pas parce que qu'on est Rom qu'on est nomade. «On n'a jamais vécu en caravane. Jamais». Ici, si. Contraints forcés de
survivre dans ces abris vétustes. Autre préjugé gadgé, la vie en bidonville qui serait une seconde nature : «Pas plus que les Italiens et les Portugais au XXe siècle».

Retour à Nantes. Dans la voiture, la radio étale le trauma des banquiers suisses. Des gens très affectés par la fuite des données confidentielles de leurs clients, dont pourraient se régaler les fiscs français et belges. L'Europe a réclamé la libre circulation des capitaux, mais surtout pas des petits secrets sur ces mêmes capitaux (si on pouvait assigner les Roms à résidence...). En Suisse, on ne rigole pas : le sacro-saint secret bancaire vit peut-être ses dernières heures. Et ça l'inquiète, l'Helvète, si son fonds de commerce fout le camp. Il a bien une parade, en passant au secret des trusts, façon anglo-saxonne, plus compliqué mais plus opaque, plein de prête-noms et de
sociétés écrans. Question occulte, c'est le summum, mais pas encore maîtrisé par les Suisses. Il leur faudrait trois ans à tenir, le temps de former leur petit monde aux logiques anglo-saxonnes, façon offshore et paradis fiscaux.
D'ailleurs, les Roms, pourquoi ils poussent pas leur errance jusqu'à un de ces bons petits paradis fiscaux si peinards ?

Tino Filtag

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