La lettre à Lulu
Lulu 48 mai 2005

L’empire d’essence. Vingt ans à tout cramer


L’avenir : zen ou kérosène ? Les piliers de l’économie locale affichent un avenir procramé.
Y’aurait comme des trous dans la couche de croissance.


L’empire d’essence. Vingt ans à tout cramer
L’estuaire fuit. Malade d’une fuite en avant. Seuls les écolos, ces mal embouchés, osent un peu écorner le mythe de l’économie triomphante. En janvier, Michel Quimbert, le président du Port a croisé un écolo dans les couloirs de la Région. Comble de l’abomination, l’écolo lui a dit un gros mot : «décroissance». Le président du Port est resté digne mais il a souffert. Il aurait pu y rester, rien qu’à l’idée d’inverser la tendance à dépenser toujours plus d’énergie. Ce serait, bien sûr, courir à la ruine de toute l’économie du port. Son tonnage annuel dépend à 71% du trafic d’hydrocarbures livrés à la raffinerie de Donges, du gaz naturel et du charbon que l’on crame joyeusement pour faire carburer la centrale EDF de Cordemais. Rien que des ressources fossiles bientôt épuisées. Du non durable. Du va dans l’mur. D’autant que la centrale de Cordemais aggrave son cas en étant depuis belle lurette dans le top des super pollueurs du coin, tant pour le dioxyde de soufre (plus de 5000 t en 2002) que pour les oxydes d’azote (15 5000 t). La raffinerie de Donges ne vaut pas mieux (lire).

Mais quand on interroge le président du Port sur l’aveuglement d’un essor économique basé sur l’essorage de telles ressources, il s’autruche à mort dans une réponse désarmante : « Pour les vingt années à venir, on ne doit pas avoir de problème de ressource». Ceci dit sur le ton du type qui tombe du haut de la Tour Bretagne et qui lâche au passage, «jusqu’ici, tout va bien». Mais le président du Port sait user de l’argument massue : les emplois ! Tous ces salariés qu’un abandon de trafics, même les plus suicidaires, mettrait sur le carreau. Cet argument, d’autres beaux messiers du Port de Nantes l’ont déjà tenu à la Révolution, quand d’autres irresponsables ont osé évoquer l’abandon de la Traite. Les négociants nantais ont argumenté économique, défendant surtout l’emploi. Abandonner le commerce des esclaves, vous n’y pensez pas, ce serait mettre sur la paille les fabricants de fers et de chaînes, d’indiennes et de pacotille et leurs ouvriers, les charpentiers de marine, les chantiers navals…

La fin des pétroleurs

Aujourd’hui, on pense avec le même esprit ce pétrole qui dope l’économie portuaire. En présentant chaque année leur bilan, les dirigeants du Port déplorent les hivers trop doux, dépourvus des indispensables grands froids qui poussent à la surconsommation d’électricité, et donc au bon trafic de charbon pour alimenter la centrale de Cordemais. Que la raffinerie de Donges soit contrainte de réparer quelques tuyaux pendant plusieurs mois, et c’est une année noire pour le bilan du Port. Il faut toujours plus de pétrole, plus de gaz, plus de charbon. Pourtant, des experts pas spécialement écolos le disent tout net : c’est bientôt la fin. Formés de sommités internationales du monde pétrolier récemment retirés du bizness, la très respectable ASPO (Association for the Study of Peak Oil and gas) diagnostique le point de basculement des réserves pétrolières mondiales. Tous sont d’accord : le pic est pour la prochaine décennie. Denis Babusiaux, directeur de recherche à l’Institut français du pétrole, et Pierre-René Bauquis, ancien directeur stratégie et planification du groupe Total préconisent un «maximum de la production mondiale peu après 2020»*. Après, c’est le déclin.

La faim des pétroleurs

Les stocks qu’offre la planète s’épuisent. On a beau forer plus profond, dépenser toujours plus pour sortir et traiter ces hydrocarbures, rien n’y fait. Pourtant, à Donges comme ailleurs, on fait comme si de rien n’était. Croissance, croyance, même indécence. L’économie est aveugle, payons lui une canne blanche.

Airbus, l’autre fleuron local ne vaut pas mieux. Rappel : l’aviation est de loin le mode de transport le plus polluant par gugusse transporté. On a beau vanter ces performances, l’A 380 est bien un avion maousse de 560 t qui marche au kérosène. Pour l’heure, c’est «l’euphorie du succès» *, car en 2005, «Airbus produira et livrera pratiquement un appareil par jour : autour de 360». Et là, miracle, le PDG d’Airbus le dit tout net : « il n’y a pas de limite à la décroissance» . Sauf que la décroissance, selon l’Airbusman-en-chef, c’est juste mettre la pression sur les sous-traitants pour leur faire baisser les coûts. Pire que les détournements d’avions, les détournements de mots. Pas question d’admettre que ce mode de transport va forcément morfler très bientôt, quand l’inéluctable flambée des prix du pétrole aura impacté grave le transport aérien. Mais actuellement, ce machin d’Airbus n’est présenté que comme un dopant de la sacro-sainte économie, les emplois, les sous traitants, les chiffres d’affaires ronflants comme des rotors. Escamoté, le bilan environnemental de ces gros zingues que l’on fabrique dans l’euphorie sans regarder ce qu’ils brûlent en kérosène à chaque vol. Mais dira le chargé de com d’Airbus, justement, celui là est moins gourmand que ces prédécesseurs dans sa dépense par voyageur. Les chiffres sont un peu truqués, relève un lecteur d’Ouest-France : on calcule sur la version charter à 800 passagers, pas sur le modèle standard, à 550 sièges, tout en oubliant que leur taux de remplissage n’est jamais assuré à 100 %. L’amélioration restera marginale si elle est contrecarrée par l’inéluctable volonté de croissance des compagnies aériennes et l’extension du trafic aérien à court terme. La vieille histoire des parts de marché, du bizness qui s’emballe, du profit qui emballe les actionnaires. Faut comprendre, aussi : si c’est pas Air Machin, ce sera Air Bidule, ou Low Cost Airlines. Longs ou courts courriers, fret aérien ou passagers ; il en faut toujours plus. Toutes les prédictions des experts en aéroportologie sont pleines de ces certitudes.

L’heure des pétropollueurs


Pourtant, à consommation égale d’énergie, une tonne de fret va cinq fois plus loin par mer, quatre fois par chemin de fer, deux fois par voie fluviale que par poids lourd dans des convois de camions dont l’absurdité a déjà été maintes fois épinglée. Mais ce camion néfaste est lui-même vingt fois moins vorace en énergie brûlée que l’avion cargo en trafic intérieur. «Pour les voyageurs comme pour le fret, le recours au transport aérien pour des courts trajets intérieurs constitue un aberration énergétique, environnementale … qui se développe !» **. Qu’est-ce que ça sera quand le pétrole viendra à manquer. Cet horizon proche pourrait d’ailleurs bien se dessiner avant que les pistes de l’aéroport de Notre Dame des Landes n’ait jailli du plancher des vaches. Mais ça ne se dit pas. L’impérialisme de l’économie est le nez collé à l’altimètre de la croissance, qui demeure un objectif en soi. Une vertu. Un objectif mécaniquement lié à l’emploi, donc au progrès, et pour faire rapide, au bonheur.

Les partisans du zingue mordicus devraient écouter d’autres zigues, des gens avisés comme les punks, par exemple. Ils comprendraient que « no future « est l’évidence qui va couper les ailes à ces beaux projets, comme l’aéroport de Notre-Dame-des-Landes. Un équipement forcément surdimensionné (il faut anticiper une éventuelle croissance), même si ces perspectives paraissent avoir été extrapolées sur le mythe d’une prétendue saturation imminente de l’actuel aéroport de Château-Bougon. En 2004, «l’augmentation du trafic n’est pas aussi importante que prévu» ***. Consolation : les vols vers Paris gagnent 16 %, et deux nouvelles lignes rallient Milan et Genève. Rien que des liaisons courtes, les plus désastreuses pour l’environnement. Après nous, le déluge, qui pourra toujours tenter la fuite par les trous de la couche d’ozone. Avant la mise au rencart des géants des airs, il faudra penser à fabriquer des couches culottes planétaires.

* Ouest-France le 13 janvier 2005
** Le Monde Diplo, n°610, janvier 2005
*** Ouest-France le 17 janvier 2005

Lu 4619 fois













La Lettre à Lulu : Procès de l'ex-préfet de Loire-Inférieure, Jean Daubigny. La lettre que Lulu lui a adressée l'an dernier… https://t.co/c8aXZHMsGw
Dimanche 10 Septembre - 13:47
La Lettre à Lulu : L'arbre aux hérons, tout un poème... #arbreauxherons #Nantes https://t.co/iUQmsOuJ88
Jeudi 17 Août - 12:09
La Lettre à Lulu : @sandrinejossoAN Conférence chez Jaune Turquoise entre passeurs de feu et chamanes ça coupe l'appétit, ça ignifuge… https://t.co/pm6B4yaalC
Jeudi 20 Juillet - 17:44
La Lettre à Lulu : @sandrinejossoAN Et la formation pour l'institut qui place les produits du sponsor, Oligosanté, c"est un arrangemen… https://t.co/OUbV5Ox4nW
Jeudi 20 Juillet - 17:06
La Lettre à Lulu : @sandrinejossoAN Un plan d'apurement, c'est avant le dépot de bilan, pas après. Ou alors c'est de l'apurement post mortem. Original.
Jeudi 20 Juillet - 17:03