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Lulu 68 - avril 2010

La vie au coupe-coupe. Massacre à la choucrouteuse


Le soir, il inaugure son siège bling bling. Le lendemain matin, bing, tous les cadres sont virés.


La vie au coupe-coupe. Massacre à la choucrouteuse
Le type a fait fortune dans l'aménagement de pharmacies, en vendant de la «théâtralisation d'espace» aux officines. Pédégé du groupe à son nom, qui fait dans le design et les placards à pharmacies, Patrice Coupechoux craque du fric à tout va, inaugure un siège tape-à-l'oeil, ouvre des succursales, crée des boîtes. Au même moment, il vire six cadres en invoquant des difficultés économiques. Mais sans le crier trop fort, il ne faut pas ruiner le commerce ni décourager les clients.

Bâtiment sculpture, petit cousin du stadium de Pékin pour les JO, l'immeuble Manny fait la fierté de son papa, Patrice Coupechoux. Voilà pour le côté clinquant. Manny — du nom du mammouth du film L'Âge de glace — est inauguré le 10 décembre dernier. L'immeuble « ébouriffé urbain » de l'île de Nantes a l'air sorti d'une de ces choucrouteuses bonnes à détruire les vieux documents de bureau. De fait, les cadres du groupe se sont fait découper en bandelettes, laminés par Coupechoux. Six licenciés. Avec ceux qui ont fui le navire précédemment, ça fait une quinzaine à avoir dégagé au moment où leur boss faisait péter le champagne de l'inauguration. Après la coupe de champ', le coup de la charrette.

Groupe Coupetout

Pour l'inauguration de Manny, meilleur traiteur, champagne à gogo. Soirée à 90 000 euros. Les artistes se mêlent au gratin du bizness. Maire, président de la chambre de commerce y vont de leur couplet sur le brillant créateur d'emplois. Le lendemain matin, gueule de bois. Convocations surprises chez le big boss qui annonce les licenciements, officiellement «économiques». Sous le choc, une personne sort de son bureau en pleurs. En neuf jours, six sont virés, y compris un métreur, 30 ans de boîte, et à un an et demi de sa retraite. Le directeur administratif et financier, lui, n'a été débauché d'une autre boîte que neuf mois plus tôt. Ce dégraissage à la hussarde affecte trois cadres dans la holding financière «groupe Coupechoux», pourtant pas une société commerciale, donc normalement pas concernée en premier par une baisse d'activité. Trois autres licenciés dépendent de la filiale Mobil'M qui réagence les pharmacies. Les entretiens préalables au licenciement se tiennent le 23 décembre. Joyeux Noël m’sieur-dames ! Le motif économique invoque une baisse du chiffre d'affaires, en fait un simple repli des dividendes sans la moindre perte. Le groupe de 135 salariés arbore pourtant ses signes extérieurs de richesse, flambe sur le prestige, multiplie ses loyers par trois en déménageant dans l'immeuble Manny (Coupechoux y a investi ses deniers perso, et loue à son propre groupe).

«Il a dû flipper sur ses étrennes de fin d'année», dit un des cadres remerciés comme une chaussette vieillie prématurément.Coupechoux est du genre content de lui. Impulsif aussi. Un jour c'est oui, le lendemain non. Cette politique schizophrène du tout et son contraire s'associe à un «management par le stress et l'anxiété. Pour lui, le long terme, c'est l'année, soupire un de ses anciens lieutenants. Pas facile de faire de la stratégie». À 65 ans, la succession n'est pas gérée, et le boss répugne à partager le pouvoir, malgré des tentatives éphémères d'ouvrir comité de direction ou comité opérationnel. La transmission au fiston ? Envisagée, abandonnée. «Cinq ans qu'on ne sait pas où on va», commente un ex cadre.

Mégalo Manny

En 2007 pourtant, avec 14% de résultat net après impôt, Coupechoux pavoise. Primé pour sa performance économique par le quotidien Les Échos, catégorie développement. Il ne se sent plus, se fait mécène des anneaux de Buren dans le cadre de la biennale d'art Estuaire. Ticket d'entrée à 200 000 euros, plus une soirée VIP à 80 000 euros. Vous reprendrez bien un petit four. En 2008, il ouvre des bureaux en Grèce, en Italie. La masse salariale augmente de 27%. Il rêve du futur siège social clinquant et fait plancher des architectes. En 2009, Manny sort de terre, le mécénat culturel d'Estuaire est reconduit, et deux sociétés créées, à La Baule et Nantes. Novembre amène le trophée «Territoire Innovation» catégorie architecture, primant l’innovation de l’entreprise comme valeur essentielle de performance au service des emplois! Merci l’équipe! Mais même si l'investissement dans ce siège mammouth à poil d'acier est fait fifty-fifty avec un promoteur, les banquiers s'inquiètent un peu. À l'interne, les salariés l'appellent déjà «MégaloManny». La crise n'affecte pourtant pas le secteur juteux des pharmacies qui ont toujours de quoi refaire leur décor, réinvestissement chronique avec bonus fiscal à chaque fois. Si 2009 a vu ses dividendes un peu rognés, un peu, les prévisionnels de 2010 sont au beau fixe.

Sollicité par quatre fois, par mail et par téléphone, l'Onc' Picsou du tiroir de pharmacie n'a pas voulu parler à Lulu. Trop occupé à craindre pour son train de vie. Ou plutôt sa voiture de vie: et s'il devait se séparer de son Aston Martin chérie ? L'horreur. C'est comme s'il s'infligeait une mise à pied.

Phillip T. Starc
La vie au coupe-coupe. Massacre à la choucrouteuse

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