La lettre à Lulu
Lulu 61 - novembre 2008

Marché à l'ombre

Des couilles en béton


La banque c'est fini. Lessivé, liquidé. Misez sur les valeur sûres comme l'immobilier carcéral. C'est ça l'avenir, l'investissement à perpète. A Nantes, Bouygues a pris les devants. Le principe du pro-pro-pri-pri (le profit promis de prison privée) a de beaux jours devant lui. Placez le grisbi à l'ombre.


Marché à l'ombre
Malgré la crise, Bouygues ne fait pas grise mine. Son chantier de prison est bloqué depuis qu'on a trouvé de vieilles mines enfouies. No problemo. Tout mois de retard va coûter à l'État la bagatelle d'1,2 milllions d'euros, selon la CGT des matons. Faut dire que Bouygues a des emprunts sur le dos pour ce chantier juteux. Pas question de pénaliser le bétonneur qui doit bâtir à Nantes cette prison. D'ailleurs, il faut dire « lieu privatif de liberté ». Et de plus en plus privé tout court, et très prisé par les industriels. Les actionnaires de ces braves sociétés anonymes ont donc intérêt à ce que la société génère un max de frustrés et donc de délinquants. La peine plancher instaurée par Rachida Dati tombe à pic pour alimenter la surpopulation des taules qui justifie pleinement la création de nouvelles cages. Autant de clients qui vont légitimer l'expansion de la répression et donc du parc immobilier carcéral. Simples questions de marchés.

Productivité de la zonzon

Pour les trois taules à livrer avant 2011, le ministère de la Justice salue le jackpot décroché par Bouygues qui « se chargera à la fois de la conception, de la construction, du financement, de l'exploitation de ces nouveaux établissements pénitentiaires à Nantes, Annoeuillin, près de Lille, et Réau, près de Melun ». Ce qui inclut aussi la maintenance des locaux, la fourniture des énergies et fluides, le nettoyage des batiments, la gestion des déchets.

Bientôt, Bouygues (ou un autre ) pourrait s'occuper de prendre directement les clefs des prisons, comme au états-Unis depuis les années 1980. Chez les Yankees, la tendance est désignée par un nom très clair : « prison for profit ». Et comment optimise-t-on ses profits ? En diminuant les dépenses, notamment les salaires et les services qu'il faut assurer. Tout en multipliant son marché en poussant à l'incarcération massive plutôt que de favoriser des mesures moins lourdes. Pour ça, la tendance ultra punitive du moment devrait encourager les investisseurs. Mais la réinsertion, qui n'est déjà pas vraiment un souci majeur, devient un élément de contre performance financière des investissements.

Optimiser l'exploitation

Le groupement sous tutelle de Bouygues est soutenu par la Royal Bank of Scotland et le Fonds SEIEF sponsorisé par Dexia et la Banque européenne d'investissement. Pour les trois prisons neuves, ce groupement paye un loyer de 40 millions d'euros par an, et ce pour les 27 ans à venir. En attendant, pour le ministère de la Justice, le rendement est déjà revendiqué comme critère de réussite. Histoire "d'atteindre de nouvelles performances dans la maîtrise des délais“ et “d'optimiser la dépense d'exploitation des bâtiments". On peut s'attendre à tout, comme à exiger des condamnés une participation aux frais de gîte et de couvert. En 2005, une étude* sur les privatisations public-privé (PPP) en Europe, notait que les matons privés anglais et gallois sont payés 43 % moins cher que leurs homologues du public. Et qu'ils travaillent plus d'heures, sont plus flexibles, plus jeunes, et moins syndiqués.
Un groupement d'entreprises (Sogeres pour la restauration, Exprimm et Idex Energies pour les fluides, Preface pour la formation, etc.) va déjà s'occuper des services à la personne : restauration des détenus et des matons, blanchisserie, nettoyage des locaux, mais aussi formation des taulards, transports (paniers à salade et chauffeurs), fourniture et entretien du linge des détenus, cantine (vente de dentifrice, de savon, location de télé dans les cellules), accueil des familles, et même le travail confié aux taulards. Un boulot à l'ombre, en ateliers, ou en cellule, qui fait trimer les bagnards bien en dessous du SMIC de l'extérieur. Une belle invention qui plafonne le salaire de ces corvéables bien gardés. Le concessionnaire assure l'encadrement et le contrôle des petits travaux d'emballage, conditionnement de parfums ou mise sous pli le plus souvent. Les salaires au rabais des petites mains font l'objet de retenues, notamment pour indemniser les victimes. L'état se garde son coeur de métier, et profitera du climat de productivité accrue pour mieux gérer les verrous, surveiller les couloirs et repunir les récalcitrants.

Champion d'Europe

En 1924, quand le reporter Albert Londres revient du bagne, il interpelle le ministre des Colonies en clamant avec force : "Ce n'est pas des réformes qu'il faut en Guyane, c'est un chambardement général". Il met sérieusement en cause la toute puissance de la Tentiaire, l'administration pénitentiaire. Qu'on confie le bagne aux administrateurs coloniaux, ou alors aux militaires, lâche Albert Londres. Et tant qu'à pousser le bouchon, pourquoi pas au privé : "Affermez le bagne à un gros industriel, à un homme d'affaires d'envergure. Et vous verrez le rendement", dit le journaliste du Petit Parisien. À l'époque, c'est une boutade. Aujourd'hui, c'est très sérieux. La pensée libérale considère que faute de l'indispensable stimulation d'une concurrence jusqu'ici absente dans ce secteur, les
prisons n'offrent que des services de mauvaise qualité, et que l'opinion publique trouve toujours trop cher de loger et nourrir la canaille, même mal. C'est Bouygues qui se colle au chantier pour optimiser le rapport qualité prix. Marché juteux, qui n'est qu'un début.
Depuis 1992, le Royaume-Uni est champion d'Europe des prisons privatisées. Mais avec des résultats douteux au regard des "performances" prévues par contrat : les prisons galloises ont des statistiques record d'agressions et de violences graves internes; les heures de sorties des détenus sont inférieures au temps minimum imposé; les services d'éducation et de loisirs sont réduits; l'admission des malades à la section hosto de la prison est "apparemment motivée par des impératifs commerciaux"*, et les résultats financiers de l'exploitation des zonzons priment sur tous autres critères. Ça fait envie.
Averell Capone

* Le marché européen des services pénitentiaires privatisés : évolution et retombées. Séminaire sur les services pénitentiaires. Luxembourg, 19 mai 2005

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