La lettre à Lulu
Lulu 52 avril 2006

Mille sabordages ! Complètement ponton !


Plantez des yachts dans vos jardins, ouvrez des anneaux dans vos greniers, montez des pontons dans vos garages. D'urgence. Le marché explose.


Régulièrement, chiffres incontrôlables à l'appui, l'alarme est sonnée, localement, nationalement : on manque cruellement de places pour les coques de noix. Le déficit des emplacements à bateaux de plaisance est décliné comme une faute collective, une tache indélébile attachée au développement économique. Bref, une injure à la raison. «Il manque 54 000 places dans les ports», clame Ouest-France sur sept colonnes*. Émanant pourtant du lobby de l'industrie du nautisme, le chiffre est asséné comme une vérité. Le salon nautique de Paris sert d'occasion pour sonner le tocsin, relayant le forcing des bénéficiaires de ce bizness : «Il faut de toute urgence attraper ce problème à bras le corps»*. Vite, agrandir les ports, construire de nouveaux pontons, creuser de nouvelles marinas ! Ces impératifs d'aménagement ne se discutent même pas. Cette exigence des loisirs des toubibs et cadres sup, ce caprice d'adeptes du yachting, c'est un droit universel. L'industrie de la plaisance pousse évidemment à la consommation des espaces du littoral pour caser toujours plus de camelote, faisant valoir les emplois à l'appui. Même si les bateaux de plaisance, à voile ou à vapeur, sont d'étonnants gadgets brillant par leur sous-utilisation. Selon des études qu'on ne ressort évidemment pas dans ces occasions, la pratique du nautisme se limiterait à quatre sorties par an, alors que d'autres experts estiment que les bateaux quittent leur port d'attache moins de quinze jours par an. Autre versant de l'aberration écologique, le recyclage de ces tas de plastique une fois hors d'usage : on ne sait rien faire de mieux que les brûler**. Personne ne pose donc la question : à quoi, à qui, et combien de temps servent vraiment ces anneaux, ces emplacements à sec ou à flot, ces yachts, ces grands travaux ?

Pour la fédération des industries nautiques, Colette Cestoux plaide développement durable et concertation avec les riverains, puisqu'il faut bien pacifier les fâcheux qui risqueraient de faire capoter les projets : «On veut rompre avec l'image de bétonnage des années 70-80. Au contraire, des villes et stations touristiques pourront retrouver un second souffle grâce à ces extensions qui ne devront jamais être de simples garages à bateaux». Pourtant, la solution préconisée par le comité de développement des capacités d'accueil des ports de plaisance, est celle de «ports à sec», terre-pleins et hangars équipés de grues auprès du bord de l'eau. On y gare les bateaux pendant tout leur temps de non utilisation, soit entre onze et douze mois l'an. Ce qui manque d'ambition. Il faut optimiser l'usage de ces parkings à bateaux, au moins 13 mois par an.


* Ouest-France, le 10 décembre 2005
** La com du nautisme a monté un bateau, Lulu n° 50

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