La lettre à Lulu
Lulu 88 - mai 2015

Mise à sec. Comme une histoire commune de communaux


Au 18e siècle, les premiers capitalistes nantais ont participé à spolier des communaux à Lavau-sur-Loire.


Pour les seigneurs proprios de l’Ancien régime, les communaux étaient des « terres vaines et vagues » qu’ils ont voulu récupérer à partir du 17e siècle en bafouant les coutumes et en spoliant les usages divers : tolérances, usufruits, droit de couper et récupérer le bois mort, les ajoncs et fougères qui servent d’engrais, droit de pâturage, détenus depuis des « temps immémoriaux » sur ces espaces grevés de « droits de communer » contre faible redevance.

La défense des communaux par ceux qui en avaient l’usage a des précédents historiques locaux. Capitalistes fonciers et assécheurs en 1772 des marais de Lavau jugés incultes voire « putrides », Jean-Joseph-Louis Graslin et ses associés se sont affrontés à l’hostilité farouche des lésés de cette opération entre un propriétaire de la noblesse foncière, Louis-Gilles de Lescu, comte de Runnefau, et Graslin, entrepreneur bénéficiant d’un « afféagement », un genre de contrat de concession. Ces zones humides, alors présentées comme « infectes » et « malsaines », offrent en réalité un fourrage abondant à l’élevage local. On y cultive du roseau, du chanvre dont on tisse de la toile, des sangsues revendues aux médecins. Elles fournissent de la tourbe pour se chauffer (à la fumée mais c’est mieux que rien), sont un terrain de pêche et chasse pour faire bouillir la marmite. Une culture populaire niée par les bourgeois « éclairés » comme Graslin qui prétend apporter une rédemption à ces cloaques, à transformer en « source féconde de richesse ». Pour lui-même, cela va sans dire, pas comme un bien commun. Les paysans, les riverains, on ne leur demande pas leur avis. Le marais asséché anéantit leurs modes de culture. L’exploitation capitaliste les met à sec : « Ces populations qui vivaient jusqu’alors dans les interstices de la société se voient contraintes, par une forme d’enclosures d’un type particulier, à l’exil, au salariat agricole ou à l’extrême pauvreté. »* Graslin n’a même pas pensé à implanter à Lavau un aéroport. Pas très éclairé, le bonhomme.

Jean Lingrat

* Un fermier en bords de Loire. Graslin et l’afféagement des marais de l’estuaire, Arnaud Orain et Samuel Rajalu, Presses universitaires de Rennes, 2008.

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