La lettre à Lulu
Lulu 70 - novembre 2010

Plus vite chauffeur. Petit matin, piquet contagieux


Piquet volant, feu de palettes, poids lourds coincés, grève improvisée. Et une victoire sur toute la ligne.


Plus vite chauffeur. Petit matin, piquet contagieux
Nous interrompons nos programmes pour revenir sur des événements récents. Quand des trublions ont tenté d’ankyloser l’économie. Quatre heures du mat, un lundi 25 octobre, le temps est à la grève générale.

À pied, en vélo, en voiture, ils et elles ont rejoint un premier rendez vous sur un rond point, puis covoiturage jusqu’à la zone industrielle de la Belle étoile, la bien nommée : le ciel est clair, ça brille au plafond. Un dépôt de palettes proche alimente jusqu’au petit jour deux feux devant les grilles de la cible de ce matin : la Sopitra, une société de transport routier qui livre la grande distribe. Du frais, de la bouffe, des plantes... Siège à Nantes, agences de Lille à Quimper. 300 semi-remorques, 480 chauffeurs, la plupart plutôt contents de se voir coincés au dépôt. «On rentre juste déclencher le disque dans le camion. On est super fliqués». La pointeuse dans la cabine. Le chef de quai ne s’affole pas : « Je préviens le patron ». Qui arrive dare-dare, énervé par toutes ces palettes qui crament devant sa grille et son chiffre d’affaire qui s’envole en fumée.

Parmi la centaine de matinaux de l’interpro du piquet volant, beaucoup de femmes, instits, salariées de l’assurance maladie, étudiantes, lycéennes. L’ambiance est détendue, presque enjouée de pouvoir discuter au coin du feu. «Et toi t’es dans quoi ?». L’un est infirmier psy, l’autre salarié chez Véolia. Il y a des gens du nettoyage, des chômeurs. Syndiqués à FO ou nulle part, à la CGT, la CNT, Sud. Les camions arborent le slogan : «L’entente efficace». Tout le monde se marre. Certains se méfient, craignant la porte dérobée : «On s’est déjà fait avoir au blocage du MIN la semaine dernière».

Patron tutoyeur

Les camionneurs expliquent leur boîte : «Ici le patron tutoie tout le monde, mais la négociation annuelle obligatoire est au point mort depuis deux ans. On a des problèmes internes d’heures supplémentaires à 150 % que la boîte refuse de nous payer depuis mars. Certains en ont trois cents en attente...» Le délégué syndical CGT est sous pression : «Je le savais au départ, mais il ne me fait pas de cadeau. Heureusement ma femme est aussi engagée, ça permet de tenir». Dans l’entreprise, le patron lui mène une guérilla quotidienne, lui refilant les tournées qui l’éloignent toute la semaine du dépôt. Meilleur moyen pour qu’il ne puisse pas trop croiser ses collègues. Autour du feu de palettes, les coups de gueule dansent avec les flammes : «Les heures à 150 % c’est les plus pénibles, celles qu’on fait au-dessus de notre contrat à 195 heures».

«Le patron veut la plus grand flexibilité pour lui : l’été quand il y a plein de boulot, faudrait qu’on fasse un max des heures, et l’hiver qu’on reste chez nous».

«À 45 ans, j’ai déjà le dos foutu. On n’ira pas jusqu’à 67 ans, on sera morts avant».

«Le patron nous serine que l’entreprise ne peut pas nous payer ces heures. Pff ... Dix ans que je suis là et c’est toujours la même chanson, la crise, la misère».

«La dernière prime, c’était il y a quatre ans. Depuis, rien».


La retraite ? «C’est fait pour en profiter, en bonne santé», rappelle une instit en apportant des croissants, le visage moitié éclairé par le brasier. Gueule de carême, l’huissier vient constater que les camions sont bloqués dans la cour, photographie les drapeaux syndicaux, les banderoles, cherche vainement un chef. En parallèle, un employé zélé prend quantité de photos. L’escogriffe à une figure du mouchard et de lèche-cul. La sono syndicale diffuse la chanson de Didier Super : «Les gros chefs d’entreprise, c’est comme les mecs qui vont aux putes. Les gais curés intégristes, c’est comme les pédophiles. Y’en a des bien... Mais quand même, des fois, y’en a, y font chier...»

Pénalement pénalement

Le patron, Alain Daval*, vient menacer le piquet : «Pénalement, pénalement... Référé ce matin...». Le délégué syndical CGT tient tête : «Arrêtez avec votre "Pénalement": vous respectez même pas la loi ! Et pénalisés, nous, on l’est depuis sept mois !». Le piquet prend le relais : «Z’êtes bouché à l’émeri ou quoi ?» lâche un gars en canadienne. «Ah restez poli !», postillonne le patron, fumasse. «À l’émeri, c’est pas une insulte, et boucher c’est un métier comme un autre...» goguenarde un manifestant. «De toute façon, qu’est ce que vous pouvez comprendre, on discute depuis des mois, c’est complexe», essaie le boss, à bout d’arguments. «Que vous vouliez pas payer les heures sup, y’a pas besoin de deux heures d’explications pour piger». Pour rester dans le thème du moment, le patron bat en retraite.

L’autre patron de la boîte, Jean-Pierre Peuzé, vient tenter de raisonner ses gars pour les pousser à reprendre, et menace de représailles. Il est entouré de près, deux tapes faussement amicales lui collent dans le dos à son insu un autocollant «grève générale» et un autre «travaille et tais-toi !». Le patron claironne : «Moi aussi je me suis amusé quand j’étais étudiant. J’ai même fait 68 à la fac de Nantes...». Ça fait ricaner tout le monde, sauf un gars qui l’engueule : «Vous croyez qu’on se lève à cette heure là pour s’amuser ?»

Il est huit heures. Ralentis, les camions desservant la zone industrielle klaxonnent en soutien. Certains chauffeurs ont déjà des tracts dans la cabine. Pas la moindre animosité. Les salariés de la Sopitra sont sortis sur le trottoir. Franchir la grille, pour se déterminer librement. Et là, au bord de la rue, au petit matin, ils votent la grève sous les étoiles et les applaudissements. Ça couvait, le piquet volant de l’interpro aura servi de déclencheur. Ce matin-là, la solidarité prend des airs d’évidence et fait plus chaud au cœur que le brasier de palettes.

Ça chauffe avec les chauffeurs

Plus vite chauffeur. Petit matin, piquet contagieux
Tous ces camions coincés, ça attire forcément les curieux, comme ce fourgon de gendarmerie. Surprise, le pandore est placide et philosophe, parle droits de l’homme, dénonce «la pub qui nous a rendus schizophrènes» et le capitalisme, évoque son voyage à Cuba, cite Marx et Hegel, finit par avouer qu’il se verrait bien en partance de la maison. Le matin voit partir le piquet volant, mais le piquet de grève maison reste devant les grilles. La journée qui suit, les autres dépôts en France de la Sopitra envisagent de se mettre aussi en grève si les arriérés d’heures sup ne sont pas versés. Cette contagion va jouer son rôle dans le rapport de force. Le patron rageur parle de fermer définitivement la boîte, menace de délocaliser vers les pays de l’Est, salariés moins chers, plus dociles. Le ton monte. Alain Danval exerce ses talents de boxe de trottoir sur des chauffeurs grévistes, mais il se prend un rampono en retour et y laisse deux dents. Enfin deux, pas sûr ; on ne le sait pas de sa bouche, c’est la vox populi du piquet qui l’a rapporté. En tous cas, il dépose plainte mais un chauffeur aussi. Le patron a aussi lancé un référé pour entrave à la liberté du travail, avec convocation au tribunal pour huit chauffeurs, prétextant une perte journalière de 250 000 euros.

Finalement, les deux patrons ont bel et bien cédé sur toute la ligne : ils retirent leur plainte (le salarié abandonne aussi la sienne), annulent le référé, s’engagent à payer les heures sup au vrai prix, et toutes les heures de grève.
Il y a des palettes qui se disent qu’elles n’ont pas cramé pour rien.

Nathan Flutendu

* Une semaine avant, il pleurnichait : «Les grévistes peuvent s’exprimer sans empêcher les livraisons de carburant par exemple». Ouest-France, le 19 octobre 2010

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