La lettre à Lulu
Lulu 68 - avril 2010

Poissonne d'avril ! Madame la déléguée aux droits des crêpes


Nommée en force par Nadine Morano, la nouvelle déléguée au droit des femmes n'a pas pris ses fonctions le 8 mars, mais le 1er avril. On n'est pas reine carnaval pour rien. Elle a raté la chandeleur. En attendant, elle se fait tailler des crêpières.


Tout essayé. Droit des femmes, droite des crêpes

Poissonne d'avril ! Madame la déléguée aux droits des crêpes
C'est nouveau : pour défendre les droits des femmes, un tour de passe passe droit vient de nommer une crêpière doublée d'une reine carnaval.

Fin 2009, l'organigramme de la préfecture a été refait. Réactualisé. Vacant depuis l'été dernier, le poste de déléguée régionale aux droits des femmes allait être pourvu. La sélection en bonne et due forme avait désigné Edith Coutant, jusqu'ici fonctionnaire à la protection judiciaire de la jeunesse. Le détachement du ministère de la Justice est acquis. L'organigramme a été affiché dans les services. En mars, le trombinoscope y était toujours. Au moment des vœux, le préfet a déjà présenté la future déléguée aux chefs de service. La personnalité de la nouvelle nommée fait consensus dans les milieux féministes. Jusque là, tout va bien. Mais patratras, la future nommée ne l'est plus, coiffée au poteau par une outsider qu'on pensait écartée : Annick Le Ridant, une carrière de crêpière au marché Talensac derrière elle, un mari ex-député UMP à côté d'elle, et un avenir de reine carnaval devant elle, depuis sa désignation à l'automne par le comité des fêtes, dont elle est vice-présidente. Un truc à attraper la grosse tête. Sa première apparition remonte à 1998 sur un char brésilien, où Annick était en joueur de foot. Sans oublier un passage à la télé, à l'émission de Ruquier «On a tout essayé» en janvier 2002. Elle y a courageusement divulgué la recette des crêpes à une heure de grande écoute.

Fin décembre, lors d'un pot de commerçants à Talensac, la reine du carnaval vient faire les crêpes, annonçant qu'elle vend son stand, puisqu'elle est bombardée déléguée au droit des femmes... Le préfet n'est pas au courant, il a peaufiné sa sélection, attentif à respecter l'appel à candidature émis par le ministère en avril 2009, qui impose le niveau licence comme minimum requis. Ces règles, le ministère de Nadine Morano s'est finalement assis dessus. La « marge discrétionnaire », disent les fonctionnaires.
Passe-droit, au féminin, ça se dit comment : passe-droite ?

Tartempion pour rien

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Alors, intervention en haut lieu ? «Pas du tout, ni Morano ni Tartempion, confie mollement à Lulu la reine carnaval. J'ai déjà postulé en 2006, mais Marie-Françoise Gonin avait le poste et il lui restait trois ans à faire (jusqu'à sa retraite, ndlr). Je n'ai pas voulu rentrer dans le poste de manière irrégulière. Pourtant à l'époque, Jacques Chirac était président et mon mari était du même bord... Si on voulait mettre une femme de droite, on l'aurait fait.» Donc elle aurait pu, mais non. Pas cette fois-là. Réglo, Annick ! L'automne dernier, elle repostule. À la préfecture, le secrétaire général des affaires régionales la reçoit, lui explique que ça va pas être possible. «Il ne m'a pas dit que je n'avais pas la compétence, non. Il m'a dit : "Vous allez vous ennuyer". Ce à quoi j'ai répondu qu'il n'avait pas à penser pour moi ». Non mais. « Je suis autodidacte. Je vais me battre pour les femmes qui n'ont pas la possibilité de faire des études. Je sais monter un dossier, manœuvrer une équipe. Si au bout d'un an, je suis incompétente, on verra». Ah.

Faisant sa propre attachée de presse, Annick Le Ridant vante ses mérites : «Je suis quelqu'un d'actif, sympathique et atypique, n'ayant pas fait d'études. J'ai travaillé sur le marché à partir de 14 ans et demi. J'ai été crêpière pendant 25 ans et j'en suis fière.»

Pas grouille

Poissonne d'avril ! Madame la déléguée aux droits des crêpes
Quand on lui demande si ça n'est pas gênant de n'avoir jamais croisé les combats des femmes de ces dernières
décennies, elle y va de sa gouaille proverbiale : «Il ne suffit pas de mettre sa signature au bas d'une pétition, ou d'avoir grouillé dans différents comités». Grouiller, elle a bien dit grouiller. «J'ai défendu les femmes d'artisans qui se faisaient malmener par leurs maris.» Parole de crêpière qui fait pas dans la dentelle. «Ah, mais si vous me comparez à Jean Sarkozy, alors c'est géant». Elle a dit géant, pas gênant. «Et si les associations étaient tenues par la droite, on n'en serait pas là. On a peut-être des différences avec l'espace Simone-de-Beauvoir, je ne vais pas entrer dans la polémique». À l'espace Simone-de-Beauvoir, qui regroupe 31 associations de luttes des femmes (sans compter les adhésions individuelles), on cherche vainement les engagements de la carnavaleuse : «Elle n'a pas de culture féministe. Et étant donnés les enjeux actuels de la cause des femmes, travail à temps partiel, violences, IVG, on a autre chose à faire qu'à batailler contre elle». Espérant inverser la tendance, la présidente, Michèle Frangeul a alerté en mars : «Nous voulons espérer que le choix définitif de la nouvelle déléguée régionale
s’appuiera sur de réelles compétences pour diriger un tel service, et sur des qualités et un engagement bien reconnus dans la défense des droits des femmes»
, puis finit par dire qu'elle «ne saurait accepter une telle
nomination politique»
. À la préfecture, on soupire qu'au moins, ce sera la chandeleur tous les jours.
«Jamais vue sur le terrain», note Dominique Trichet-Allaire, adjointe aux droits des femmes à la mairie de Nantes. «Ses compétences? J'ai de grosses interrogations. Toutes celles qui l'ont précédée à ce poste ont
toujours été fortement investies pour la cause des femmes. Elle aura beaucoup à apprendre»
, ajoute
la députée Marie-Françoise Clergeau qui a interpellé Nadine Morano. Le cabinet devait lui répondre dans la journée. La députée socialiste attend toujours.

Outre «égalité en droits et en dignité», les prérogatives de la déléguée régionale incluent très officiellement l'«accès aux postes de responsabilité». Au moins, sur ce second point, la reine Annick vient de montrer sa compétence. Reste plus qu'à ajouter la cause de la crêpe en carton-pâte et de la galette confetti.

Suzette Krep-Chignon

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