La lettre à Lulu
Lulu 63 - décembre 2008

Tramatisme. Commandes publiques à foutre en l'art


C’est quoi le machin en ruine à côté de la rame ? Implanté près des lignes de tram, l’art contemporain payable à la commande se fait battre pas les vents. Ouille !


Tramatisme. Commandes publiques à foutre en l'art
Le tramway nommé des arts, à Nantes, c’est le fiasco. En 2006, Dan Graham perd son procès contre la ville de Nantes à qui il doit désormais quelque 70.000 euros. Mais toujours pas réglés. L’objet du litige, c’est la place Commandant-L’Herminier, face à la Loire et l’arrêt «Chantiers navals». L’œuvre a été commandée à l’artiste contemporain américain en 1992, réalisée deux ans plus tard, mais surélevée d’un bon mètre pour enfouir un parking en sous-sol réclamé par les riverains.

Baptisée « Nouveau labyrinthe » par l’artiste, cette plate-forme co-financée par l’État a aussitôt pris des airs de désert minéral, tombant en botte dès l'installation : dalles décollées, recollées, redécollées, remises en place. Au point que la ville a collé un procès à l’artiste yankee et son associé, l’architecte allemand Erick Recke. Les avocats municipaux ont notamment reproché à Dan Graham de n'avoir assisté qu'à une seule réunion de chantier et à l'architecte de n'avoir fait que «seulement trois apparitions».

Mais depuis 2006, rien. Ou si: la ville a envoyé un courrier à monsieur Graham. Qui n’a ni répondu ni payé. Une transaction a été imaginée: effacement de sa dette contre remaniement du projet. Parole en l’air. Depuis, rien.

Tendance : l’art raté

L’art est à la rue.
Complètement. Dans le sillage du tram nantais, l’art, c’est ratage et compagnie. Ethnologue et anthropologue, Anne-Marie Giffo-Levasseur et Bernard Vrignon ont étudié trois commandes publiques aux abords des lignes : trois ratés*. D’abord, la place Dan Graham. Nantes a cru acheter un grand nom, salivant à l'idée de cette sommité internationale de l’art conceptuel, pourtant inconnue du grand public. Miser sur une signature gadget n’aura donné qu’un grand bout de rien battu par les vents. Le fiasco de l'oeuvre a traumatisé les élus et dépité le public. La commande publique s'est focalisée sur la «commande» plutôt somptuaire, oubliant la dimension publique, les enjeux démocratiques, le lien social.

L’art comptant pour rien

À Nantes, après ce traumatisme, les autorités ont tenté de la jouer plus fine, sous l’impulsion de Laurent Théry, alors directeur général des services de la communauté urbaine, qui remet l’art contemporain sur des rails. Six projets sont lancés autour des lignes du tram. Deux sont abandonnés dès les études de faisabilité. Quant aux grands mâts lumineux imaginés place Viarme par l’artiste Claude Levêque, ils ne verront ni le jour ni la nuit.

Le projet avorte, plombé par des «complications techniques et juridiques», coût d’entretien trop chérot et opposition de riverains. Ne sont restés que trois projets, qui laissent trois bilans pas très brillants.
Le caisson qui fuit Place des Lauriers, à Bellevue, l’artiste anglo-allemande Ruth Blees Luxemburg avait pourtant pris des précautions, en résidence dans le quartier, animant un atelier photo pour se faire apprivoiser avant d’implanter son «Pied-à-terre de lumière» dans un hall d’immeuble. L’«installation permanente in situ» est un caisson présentant une photo d’eau qui coule, placée sous une plaque de verre au sol, et éclairée par en-dessous. L’implantation a connu quelques déboires**. Il a fallu refaire la photo ravagée par des infiltrations de pluie, et d’humidité. Puis la plaque de verre a morflé sous les coups de kärcher (registered trade mark) et de balayeuse des services municipaux de nettoyage, pas prévenus. On a commandé à un labo spécialisé londonien une réplique de la première photo, mais damned! Le cliché livré et remonté sous la plaque de verre n'est pas le bon. On recommencera. Ces plaisanteries successives occasionnent en tout, un an et demi de retard, entre la fin du séjour nantais de l’artiste et l’installation «qui n’apparaît toujours pas définitive» aujourd’hui tachée par une trace jaunâtre*. Dans le quartier, on hésite entre le tollé et l’incompréhension. Personne ne parle de faire sauter le caisson.
Tramatisme. Commandes publiques à foutre en l'art

Vivement s’asseoir

Pour les deux autres projets, pas mieux. Entre la place Viarme et la rue Jean-Jaurès, le Belge Patrick Corillon a posé un banc envahi par une plante grimpante en acier, résine et caoutchouc. Personne ne pose jamais la moindre fesse dessus. «La position assise est rendue très difficile par la nature torsadée de la structure et rend quasi impossible d’y demeurer plus d’une minute», commente l’étude. Le panneau expliquant l’œuvre a longtemps été quasi illisible, en lettres minuscules, occulté par la condensation sur la vitre. C'est finalement une sucette Decaux qui l'a remplacé. Installés aux coins de la place devant l’église Sainte-Thérèse en brique rouge, les quatre groupes de dix sièges pivotants en plastique coloré de Liliana Moro devaient inciter à une pause, à des rendez-vous, des rencontres. Encore raté ! Appropriation sympathique, les sièges pivotants ont servi de manège aux ados du quartier. Mais les chaises ont été saccagées, incendiées, volées, pas remplacées. Il n'en reste que trois, soit 92,5 % de perte. Bien pire qu'à l'armée.

Pourvu qu’ça dure

«Dans les trois cas, notent les ethno-anthropologues, le processus manque de cohérence technique et l’appropriation ne se fait pas». On semble s’être mal posé les questions: les projets sont-ils faisables techniquement, et comment assurer la maintenance au cours du temps, bien après la fin du chantier? Et l’information du public, usagers du lieu, riverains ou simples passants, a été négligée. Pour ne pas dire qu’une véritable incompréhension s’est instaurée entre artistes, gens du quartier, techniciens et élus de la ville. Une œuvre d'art public coûte plus cher une fois réalisée que lors de sa création. La région se réveille à peine en ce moment, souhaitant rénover l'ensemble des 1% culturels des lycées de la région... Une paille!

Ces questions se posent pour les œuvres décrétées permanentes (on dit «pérennes») du projet Estuaire de Jean Blaise. Les grands magiciens de la com' trouveront bien un truc pour expliquer que tout était prévu : les tags des mouettes chieuses, la mousse verte qui donne une patine si post moderne, et l’usure due à l'absence de bobos après les inaugurations.

Michel Ragot

* Lieux communs n° 9, revue de LAUA, laboratoire langages actions urbaines altérité.
** «L’œuvre d’art victime des précipitations», Lulu n° 39, avril 2003, et «Y’a pas photo», Lulu n° 41, juin 2003.

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