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Lulu 71 - décembre 2010

Vieilles méthodes. L’écureuil n’épargne pas les anciens


Les anciens l’ont dans l’hospice. Des années après que Nantes ait fait fortune sur la traite des Noirs,
Saint-Nazaire se lance dans la maltraite des vieux.


Vieilles méthodes. L’écureuil n’épargne pas les anciens
Éloignez les petits enfants, le temps de raconter le quotidien de papi et mamie en maison de retraite : « Pas vidé, pas désinfecté, l’urinoir traînait sur la table roulante à côté de la carafe d’eau, là où on sert le goûter ». D’autres scènes ragoûtantes? «Mon oncle a appelé à 15 h pour qu’on vienne le changer. Le clignotant dans le couloir n’a eu aucune réponse. Il a fallu attendre 18 h qu’un agent de restauration le change pour le dîner. Il aura baigné trois heures dans ses excréments...». Une vieille dame de 98 ans a les mains malhabiles, mais jamais d’aide pour couper sa viande. Cet été, elle a du mal à manger son melon. Elle n’a pas fini. Tant pis, on lui retire son assiette. Une autre fois, toujours faute d’assistance, elle doit manger son petit suisse avec ses doigts. «Un week-end, impossible de trouver du personnel pour mettre un résident dans un fauteuil. On a répondu qu’ici, il fallait se débrouiller seul. à la SPA, on s’occupe mieux des animaux» soupire Jacqueline Briand. «Ma mère n’est pas indigente, elle paie 1 600 euros par mois, mais elle est privée de tout, ignorée, délaissée. Et quand on dit quelque chose, c’est nous qui avons tort...» ajoute un autre parent de résident des maisons de retraite Avalix et Étoile du Matin à Saint-Nazaire, gérées par la fondation Caisse d’Épargne pour la solidarité.

Parfois, les petits déjeuners ne sont pas servis avant 10 h du matin, voire 11 h. Le café ? Froid. Le dernier repas a été servi — souvent froid — à 18 h 30 la veille, laissant les résidents plus de quinze heures sans manger. «Impossible, répond le directeur, les horaires sont affichés». Ça change tout.

Merci l’écureuil

Entre deux portes, des membres du personnel lâchent qu’ils ne placeraient pas leurs propres grands parents ici. à la maison Étoile du Matin, trois douches seulement pour 86 résidents, souvent dépendants, sur trois niveaux. Le week-end, une infirmière, deux aide-soignantes, pas plus. Difficile de monter un syndicat des cheveux blancs luttant pour le respect, les soins minimum, les égards dûs à leur grand âge. «Nos parents craignent des représailles, s’ils se plaignent. Pourtant un peu d’attention, des soins, ce n’est pas du luxe», disent des familles.

Du fait du turn-over du personnel, la formation ne suit pas, les personnes âgées pensionnaires «laissées sans transmission, et non prises en compte dans leurs besoins spécifiques de repères, de stabilité, d’humanité», écrivent les familles, en janvier 2009. La fondation Caisse d’Épargne répond en parlant de «dysfonctionnements» puis affirme que les enquêtes interne et externe ont «conclu en écartant toute maltraitance». S’affirmant vigilant, le Département situe le problème : les plannings du personnel, et annonce l’embauche de deux nouvelles aides soignantes.

Merci patron

En avril dernier, les familles écrivent à François Pérol, énarque devenu un des patrons les plus puissants de France avec la fusion Caisse d’Épargne-Banques populaires, président du conseil d’administration de la Fondation à l’écureuil charitable qui gère les deux maisons nazairiennes : «Accepteriez-vous que l’on ne vous lave pas quotidiennement ? Que l’on ne prenne pas le temps d’apporter un soin tout particulier à votre appareil dentaire ? Qu’étant en situation de dépendance, on ne vous lève pas tous les jours ? Que vous sonniez pour aller aux toilettes, et que sans réponse pendant plus de quinze minutes, ce soit le visiteur qui vous y emmène ? Que, par suite d’une prescription médicale, les soins ne soient pas effectués journellement ? Qu’un pansement ne soit pas vérifié pendant 14 jours ? Ce qui veut dire que pendant tout ce temps, vous n’aurez pas bénéficié de douche et de bain. Que vos vêtements ne soient pas changés tous les jours sous prétexte que vous ne les salissez pas ? Qu’on vous laisse, en début d’hiver, sans chauffage dans votre chambre ? Parce que le radiateur est défectueux et que personne ne l’aura remarqué sauf votre famille».

Merci tout le monde

Directeur des deux résidences, Ludovic Le Merrer a répondu à sa place, déplorant trois démissions «sans motif particulier», parlant de l’évolution positive du «ratio d’encadrement soignant autorisé et budgété», avec le ton rassurant : «Une démarche d’évaluation et de contrôle de la qualité de la prestation a été formalisée depuis mars et fera dans les prochains mois l’objet d’un affichage régulier», sans oublier la «montée en charge» de «la formalisation de projet de vie individualisés». Ça serait bien s’il pouvait brancher directement son ratio sur le radiateur, et les projets de vie sur le monte-charge. Ces gens-là sont formidables. On leur dit détresse, humiliations, maltraitance et ils répondent «indicateurs de qualité», avec un jargon piqué dans un cours d’introduction au management du troisième âge.

Il y aurait comme un petit problème de dignité. Rien de très grave, juste un déficit d’humanité.

L’agence régionale de santé a mené en juin dernier une inspection de trois jours. Diagnostic accablant : «Le respect de la personne n’est pas effectif dans la vie quotidienne» ; «En cas d’incident grave, il n’existe pas de protocole de prévention des actes de maltraitance connu des professionnels» ; «Le week-end, les résidents ne sont ni levés ni lavés », certains sont « oubliés pour le petit déjeuner», ou «ont pu rester un mois sans douche» ; le rapport souligne aussi l’«aide aux repas bâclée, de manière récurrente»...

Tout fier d’un «taux de satisfaction de 78%» (en fait une enquête avec seulement 25 % de réponses !) le directeur a reçu Lulu : «Il n’y a pas de maltraitance. Compte tenu de nos moyens, la prise en charge est bonne. Ce sont les bâtiments qui ne sont pas bons, pas conformes aux commodités d’usage. Oui, le chauffage peut avoir des pannes. Mais là, il est réparé. Les effectifs ? Ils respectent la règlementation. Pas plus de turn-over qu’ailleurs. Les plaintes ? Deux familles seulement... en grande souffrance...»

Le nez sur les cahiers de transmission et sur l’état des stocks, pansements ou changes, il affirme que toutes les accusations sont fausses. Et que les premières pierres de la reconstruction des deux maisons sont programmées. En 2011 et 2012. Les objections des familles ? Banal «besoin de communication». Un «comité de pilotage de la qualité» et un bulletin d’info trimestriel doivent suffire à éteindre l’incendie. Il annonce aussi fièrement qu’il utilise Mobiqual, une «démarche» destinée à «faire converger les convictions intimes de chacun vers une vision commune de la bientraitance au sein d’un établissement» et à «inscrire cette thématique dans le projet d’établissement».

Leur quotidien est minable, leur présent maltraité. à ces presque centenaires, on parle de projet. La méthode hésite entre post moderne et post mortem.

Eric Akochim

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