La lettre à Lulu
Lulu 93 - juillet 2016

Terrasse ce triton
Dédé-la-Muraille, héros collabo


L’histoire amnésique célèbre André Morice, le plus illustre collabo nantais.


L’Auran, l’agence d’urbanisme de l’agglomération nantaise, veut raconter la ville par les archives. Son site internet présente depuis juin une «fresque interactive » où un extrait de film d’actualité de 1950, crépitant et muet, montre «Un Nantais au service de son pays». Ce héros, c’est André Morice, dit Dédé la Muraille, plastronnant, coupant des rubans, pérorant à une tribune où il déroule un discours sans le son. C’est de l’archive audiovisuelle sans l’audio. Légende : «André Morice, personnalité politique nantaise mais aussi secrétaire d’État à la Jeunesse et aux Sports, a accompagné le président Vincent Auriol en Tunisie. La légion d’honneur lui est ensuite remise à Nantes dans les salons Mauduit.»

Amnésie et nazis dans les naseaux

C’est marrant de narrer la ville avec un artiste du cinéma muet, mais il manque un peu plus que le son : c’est la mémoire qui flanche. Ou la chape de plomb. Révisionniste, c’est selon. Parce que voilà : Môssieu Morice n’est pas qu’un légionnaire d’honneur à médaille clinquante sautillant sur le plastron. C’est surtout un être controversé, comme on dit dans les salons bourgeois en s’essuyant les lèvres d’un tapotement délicat de serviette brodée. Il vaut mieux éviter de rappeler son implication dans la gestion de la boîte qu’il codirige pendant la dernière guerre avec un certain Théophile Badiou. La Société nantaise des travaux publics et paysagers collabore avec l’organisation Todt pour construire le mur de l’Atlantique. Normalement, l’entreprise a une spécialité, le terrassement des aérodromes. Dédé serait encore de ce monde, il terrasserait le triton, et bétonnerait allègrement de Châteaubriant à Montaigu, la digue la digue. À l’époque, il ne s’est pas mal débrouillé. Tout prisonnier qu’il était dans son oflag, Dédé-la-suite-dans-les-idées a participé à une augmentation de capital en décembre 1941, au début de l’Occupation. Et son entreprise a sollicité les nazis en vantant sa compétitivité et son savoir-faire. Marché décroché pour bétonner l’Atlantique contre les menaces de débarquement allié. Bravo Dédé. On lui doit aussi le développement de l’aéroport de Château-Bougon. D’accord, c’était pas une idée à lui tout seul. Les Allemands voulaient une piste de 1 240 mètres ? Il leur rallonge. Ils voulaient aussi la doubler d’une piste perpendiculaire de 1 537 mètres, Dédé l’a déroulée.

Confiscation des profits

À la Libération, les fouille-merde du vraiment pénible Comité de confiscation des profits illicites de Loire-Inférieure lui tombent sur le chiffre d’affaires, épluchent ses comptes troubles. Le voilà condamné pour collaboration économique avec l’occupant. Mais André Morice slalome entre les gouttes, obtient d’être blanchi en appel. Rebravo Dédé. Ses relations dans le Parti radical lui évitent l’épuration et l’indignité nationale, mais son cas d’autoblanchiment revient sur la place publique en 1946 et en 1949 dans la presse locale, en 1957 dans la presse nationale(1).

Ce qui ne troublera pas son destin politicard : député rad-soc dès 1945, il est sous-secrétaire d’État en 1947, treize fois ministre entre 1947 et 1957, dix-huit ans sénateur. Et localement douze ans maire de Nantes, jusqu’en 1977.

Dédé soigne sa ligne

On disait jadis de Morice qu'il était «l’un des quatre mousquetaires de l’Algérie française», avec Jacques Soustelle, Roger Duchet, Georges Bidault mais pas D’Artagnan. Entre juillet et septembre 1957, Morice, alors ministre de la Défense lors de la phase la plus sanglante de la guerre d’Algérie, «donne son nom aux barrages minés et électrifiés le long de la frontière algéro-tunisienne, la fameuse "ligne Morice" prolongée dans les zones désertiques par des canons à tir automatique commandés par radar»(2). Une barrière de près de 500 bornes entre Bône et Bir El Ater, entourée par deux mètres de haut de barbelés sur six rangées, bourrée de millions de mines antipersonnel indétectables, surveillée de jour et de nuit. Ces lignes électrifiées de 30 000 volts ont tué de nombreux combattants algériens lors de leurs tentatives de passage. Après l’indépendance, l’armée algérienne a déminé, patiemment. Ce déminage s’est achevé en novembre 2015 dans sa partie ouest, rappelle le quotidien francophone Liberté (28/11/2015). Un grand merci à Dédé, ce bienfaiteur de l’humanité. Mais l’ex-collabo économique reconverti électrifieur est aussi écrivain. Auteur de Les fellagha dans la cité, publié en 1959 aux éditions du Populaire de l’Ouest (bientôt renommé Presse-Océan). Il y stigmatise notamment les «termites», ces ennemis de l’intérieur, journalistes, militants des droits de l’homme et intellectuels, tous coupables de trahison en sapant le travail de nos braves troufions et si gentils paras ; ces pénibles termites chipotant vraiment trop pour des détails, tortures, gégène, corvées de bois et autres bonnes œuvres civilisatrices.

La fin de son bouquin suinte la rancune des lendemains du colonialisme et prélude le racisme tenace. Morice écrit que «Certes, l’œuvre de rénovation et de réconciliation à laquelle nous convie la Ve République exige le rassemblement de tous les Français de bonne volonté. Mais cette œuvre n’exige-t-elle pas d’abord que les fellagha, tous les fellagha soient jetés hors de la Cité ?»(3). Un brave type comme Morice, qui est quand même plus de chez nous que ce De Gaulle érigé devant la préfecture(4), mériterait vraiment un statue. En béton électrifié.
 

René Bousquetaire

(1) L’étrange ascension d’un maire de Nantes : André Morice, la collaboration et la résistance, Franck Liaigre, éditions de l’Atelier, 2002
(2) Les mots de la guerre d’Algérie, Benjamin Stora, Presses Universitaires du Mirail, 2005.
(3) Cité par le Guide Indigène de détourisme, de Nantes et Saint-Nazaire, éditions À la criée, 2016.
(4) Ayrault coule un bronze, Lulu n° 64, avril 2009.


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