La lettre à Lulu
Lulu 101

À la fortune du pot

Tirs croisés


Trois numériqueurs exposent leur vision des conflits d’intérêts dilués en société anonyme.


À la fortune du pot
Labellisé French tech en 2014, Nantes manque alors crûment de vrai accélérateur à effet énergisant. Il n’y avait que des incubateurs, ces petites couveuses pour startup. Coup de pot, débarque à Nantes un échappé de la Silicon valley. Rob Spiro, la quintessence du mythe siliconé, crée en août 2017 un incubateur privé, Imagination Machine, alias IM, société par actions simplifiée, capital 100 €, siège social Château-Thébaud. Une poignée de start-up du monde entier y sera bichonnée trois mois, recevant 15 000 € en cash (contre 6 à 10 % du capital de la boîte créée) et plus ou moins 85 000 € en études de marché, formations, définition produit.   

Raide carpette dérouled

Un tapis rouge se déroule devant le héros yankee. À plus d’un tiers financée par les collectivités, la Cantine numérique héberge IM. En octobre 2017, Presse-O dévoile que trois boss de la Cantine* détiennent chacun 15 % au capital d’IM. Gestion de crise : le trio sur la sellette annonce que la Cantine va vite créer un comité d’éthique pour scruter leurs casquettes multiples. Une « levée de fonds en cours » réduira leurs parts de capital, diluées par l’élargissement du tour de table. Mais, parallèlement, le trio remet au pot : « Moi j’ai mis 20 000 €, qui sont potentiellement perdus, puisque statistiquement neuf projets sur dix se plantent », dit Julien Hervouët à Lulu qui, huit mois plus tard, demande des nouvelles du comité. Miracle : le conflit d’intérêt s’est évanoui, le comité d’éthique jamais créé a été remplacé par un audit juridique du cabinet Fidal, déjà invité en mars 2016 par la Cantine pour dispenser ses conseils en « gestion sereine du contrôle fiscal ». Faut bien draguer ses clients où ils traînent.  

Pas matière

Avant un « vote de confiance » des administrateurs de la Cantine maintenant en place le trio, l’audit aura mobilisé deux avocates, nécéssité une quinzaine d’entretiens, quatre mois de boulot. Conclusion : « Juridiquement, il n’y a pas matière à constater l’existence d’un conflit d’intérêt ». Et moralement ? « Imagination machine paie son loyer à la Cantine, comme les autres sociétés ». 204 € par mois. « Ici c’est pas Paris, c’est un petit écosystème avec peu d’acteurs. Si on devait interdire les recoupements entre entreprises et conseils d’administration, on n’aura plus personne » plaide Hervouët.

Côté IM, le capital serait passé de 100 € à près de 900 000 €, mais le greffe du tribunal de commerce n’en a pas trace. « Sans doute un oubli du cabinet comptable... » s’étonne Hervouët.
 

Le régime de société anonyme permet de cacher qui sont les « 40 entrepreneurs, dirigeants de start-up et capitaines d’industrie [qui] ont rejoint l’aventure IM en novembre 2017 diluant naturellement notre participation », selon Vincent Roux, fondateur et dirigeant d’une des sept premières start-up aidées : Fifty Truck, plate-forme de cocamionnage, affiche même La Cantine en partenaire. Vincent Roux, administrateur de la Cantine, actionnaire d’IM cofinance donc Vincent Roux, DG de Fifty Truck dont il détient 30 % des parts. « Je ne suis pas actionnaire majoritaire, se défend-il. D’autres industriels qui ont investi chez IM sont également accompagnés par Rob, ça ne choque personne parmi les investisseurs. C’est une société privée, sur fonds privés, qui prend les décisions qu’elle veut avec l’accord de ses associés... » Ca doit être de l’arrangement fifty fifty truc truc anonymous.<

Jos Bezeff

* Julien Hervouët, pdg d’iadvize préside la Cantine numérique; Adrien Poggetti la dirige; Vincent Roux pdg de Fifty Trucks en est administrateur. Tous sont actionnaires d’Imagination Machine.  


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