La lettre à Lulu
Lulu 102-103

Armor : du papier carbone au bilan carbonimenteur

Film censuré


Tant pis si l’écologie autoproclamée d’Armor doit peu aux patrons actuels et si le social a quelques cadavres dans le placard.


Armor : du papier carbone au bilan carbonimenteur
Célébré champion du bizness planéto-conscient, Armor se voit « partenaire industriel d’une monde durable », fier d’un « management par la confiance ». Prix, trophées, satisfecits, presse louangeuse. Armor suit la Charte Global compact labellisée ONU, via le programme Alternative Print pour des cartouches laser 100 % écolo, entièrement recyclées, et Décaplan pour les produits éco-conçus sans solvants.  

« Le code génétique d’Armor est constitué de trois fils entrelacés : l’intérêt à l’égard du salarié, la qualité pour le client, le respect envers la planète », claironne un bouquin louangeur (Les entreprises humanistes, éd. Les Arènes, 2016). Le faiseur du miracle a déboulé en 2004 : Hubert Alefsen de Boisredon d’Assier, diplômé HEC, patron catho engagé tendance Muhammad Yunus (prix Nobel inventeur du microcrédit), ancien chef de centre de profit chez Rhône Poulenc chimie, puis grosse huile pharmaceutique chez Rhodia.

Dès 2009, il s’échine à « faire progresser l’humain dans l’entreprise », « opère la rupture » avec « l’entreprise polluante, hiérarchisée, réputée socialement turbulente » (on lui a dit que les pneus brûlent régulièrement devant le portail, même si on cherche encore les piquets de grève fumants dans les archives… Fantasme repris par Libération, 23/12/2013) et économiquement branlante. Il fait d'Armor une de ces « usines de demain, entreprises humanistes, entreprises d’un monde fini, enfin réconciliée avec l’avenir » (Le Monde, 22/09/2018). Joli conte de fée ! Martelée par ce nouveau PDG touché par la grâce, la « rupture » a des relents de continuité avec le monde d’avant.

Gros pollueur mis en demeure

En 2001, gros malaise : avec plus de 3 400 tonnes par an de composés organiques volatiles crachés au ciel, la Drire Pays-de-Loire épingle la qualité de l’air expectoré par Armor, sacré n°1 des plus gros pollueurs de la région (très loin devant la raffinerie de Donges). DG dans les années 90 avant être viré en 99, Omar Kerbage, dit « OK », ingénieur centralien, se fiche bien des rejets dans l’air, peanuts face au vrai défi, « devenir n° 1 mondial du transfert thermique ». OK a surtout dopé la production, sans se soucier des capacités d’épuration de l’incinérateur de COV existant. En 2000, OK évacué, la montée en puissance du transfert thermique se poursuit.

Avec une quinzaine de machines lourdes et tous les broyeurs, mélangeurs périphériques, il faut traiter de 150 000 à 190 000 m3 d’effluents gazeux à l’heure. La Drire somme Armor de se doter d’un incinérateur de COV conforme. Inauguré en février 2002, le nouvel engin peut traiter cinq fois et demie plus d’air pollué que le poussif incinérateur précédent. La consommation de gaz de ville cramé par les chaudières décroît sérieux, le rejet des effluents gazeux polluants est divisé par 25, au-delà des normes de la Drire. Entrée dans un cercle vertueux. La vraie rupture date de là, imposée par l’état et non pas décidée par des dirigeants à haute conscience écolo.

Écolo contraint forcé

À la mise en place du nouvel incinérateur, aucun des dirigeants actuels n’est présent chez Armor. Christophe Derennes, directeur industriel du site de La Chevrolière, se pointe juste après, Hubert de Boisredon en 2004. Leur axe stratégique : le développement durable et une « estampille écologique » (tout en refoulant la part d’ombre de l’héritage), pour reverdir l’image d’Armor souillée par de graves entorses à l’environnement. Manipe classique. Le bouquin Les entreprises humanistes note cette réduction « de 94 % entre 2001 et 2012 des émissions de COV (composés organiques volatiles ayant des effets sur la santé et sur la biodiversité et au pouvoir réchauffeur de l’atmosphère dix fois supérieur au C02) » Techniciens, chargés du projet alors en place, courbes de rejets, tout le confirme : la vraie baisse est de 80% entre 2002 et 2003, suite aux injonctions de la Drire, avant l’arrivée des patrons déguisés en Monsieur Propre s’attribuant les mérites du nettoyage. Décès, départs en retraite, licenciements, la mémoire des techniciens disparaît. Mis en cause pour une faute imaginaire, le dernier survivant de l’équipe est viré sans ménagements en août 2014. Plus personne pour contrarier le mensonge du story telling officiel.

Carbone cata

Côté greenwashing, les entreprises humanistes relaient une autre approximation, sans doute inspirée de la « psychologie positive » qu’arbore Armor : « Les rubans transfert thermiques servant à la confection des codes-barres (dont Armor est leader mondial) sont fabriqués sans solvants chimiques. » Seul hic, ce n’est vrai que pour 30 % du produit « SolFree », commercialisé depuis 2009, censé révolutionner le film code-barres. Seules deux machines sur quinze sont dotées du séchage sans solvants... Et la vertueuse incinération COV économisant du gaz (en réinjectant de la vapeur dans le séchage) est remise en cause par des effluents déconcentrés en solvants (objectif développement durable), mais du coup, il faut plus de gaz de ville pour faire tourner l’incinérateur. Très mauvais pour le bilan carbone. Développement durable un peu, rab’ de développement surtout !

 

De menus détails contrarient l’autosatisfaction écolo de SolFree: les lampes UV qui remplacent l’usage de solvants bouffent beaucoup d’électricité. Et surtout, le traitement UV du film doit être effectué dans une chambre sous ambiance neutre après injection d’azote gazeux, près de 200 m3/h et par machine ! D’où une consommation démesurée d’azote liquide, livré par un prestataire extérieur et qui, pour la produire, doit faire tourner des compresseurs gourmands en énergie électrique.

Le bilan carbone vanté par Armor est de fait catastrophique pour le fameux SolFree. La conso électrique, toujours en hausse malgré un gros programme de recherches, reste le point noir du plan de maîtrise de l’énergie de la boîte. Dans l’histoire industrielle, on pourra dater ça au carbone cata.

* Armor fait en 2003 partie des 100 plus importants émetteurs de COV au plan national.

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