La lettre à Lulu
Lulu 104

Assaut de croquetterie

Pète foude


À Oniris, l’école véto, les élèves très liés, très tôt, à la bouffe industrielle pour chiens.


La pet food n’est pas de la bouffe qui fait péter votre clebs. C’est un marché. Et maousse avec ça. Comme les labos pharmaceutiques pour les étudiants en médecine, les vendeurs de croquettes font tout pour se mettre les futurs vétos dans la poche. Sur 1 100 étudiants à Oniris, l’école véto nantaise, deux tiers sont en cursus vétérinaire, le reste en filière ingénieur. Les marques y draguent leurs futurs prescripteurs. « Une fois en exercice, les vétérinaires peuvent vendre des croquettes. À la fois médecins et pharmaciens, ils font jusqu’à 30 % de leur chiffre d’affaires grâce à la pet food », note Libération (09/11/2017).

Un rapport officiel* de 2013 pointait déjà « certaines similitudes dans les pratiques commerciales avec celles qui existaient avant la loi de 2010 pour le médicament humain : financement par des industriels de formations, congrès, conférences de consensus, soutien aux écoles vétérinaires avec parfois de véritables enseignements réalisés par des salariés d’entreprises pharmaceutiques, etc. »

Pas discret, Royal Canin, le n° 1 mondial, donne des conférences traitant de sujets animaliers dès les premières semaines de cours, ses experts salariés en profitant pour proposer des croquettes à prix moins que coûtant. « Ma fille est en première année et mon chien profite du sac de croquettes gratuit offert par le conférencier de chez Royal Canin », dit le père d’une étudiante. Concurrent, Hill’s Petfood a lancé ici la première chaire « Enseignement et recherche en nutrition préventive et clinique des animaux de compagnie ». Ce qui lie forcément les contenus de l’enseignement aux intérêts des industriels de la gamelle pour clebs. En 2015, les partenaires privés finançaient déjà 25,2 % du montant total du budget de la recherche à Oniris.

« Spécialiste de la nutrition-santé pour animaux de compagnie, Royal Canin est un grand partenaire de l’école », note le site du BDE, le Bureau des élèves, asso étudiante qui organise les fiestas, soirées raclette, Halloween... et vend tous les midis des croquettes pour chiens et chats dans sa coopérative, de toutes marques (Royal Canin, Hills, Virbac, Proplan).

« Le BDE est sponsorisé par la banque LCL en fonction du nombre de comptes ouverts, et par Royal Canin au vu de l’activité coopérative de vente d’aliments pour animaux », épingle un rapport du ministère** après une visite en octobre 2016. Plus ça vend, plus ça rapporte. Le gala annuel de l’école est sponsorisé par Royal Canin, qui est aussi un lieu de stage pour doctorants. Les autres partenaires : Hill’s, autre géant de l’industrie de la boubouffe pour chienchiens et chachats, et rival direct de Royal Canin ; une multinationale allemande de la pharmacie pour bestioles ; trois assureurs ; un vendeur de désinfectant pour clebs et matous ; deux sociétés de distribution de médocs, aliments, matériels et services vétérinaires, tous venus chasser au plus tôt de futurs proies pros. Seule la résidence étudiante privée voisine et le kebab du coin draguent les étudiants au présent. Les responsables du BDE ne voient pas le problème. « Oui, Royal Canin nous fait des conférences. Que ce soit un moyen de nous influencer ? On ne se pose pas trop la question », explique Titouan à Lulu. « Chaque marque de croquettes a un ambassadeur, un étudiant qui s’occupe de gérer les ventes. Un problème déontologique ? Ça doit être abordé en cours sur la législation, en 3e année... J’en suis pas encore là », ajoute Maxime. Très vite, l’alerte « Lulu » est sonnée. Maïalen, la présidente du BDE, se fâche : « Pas la peine d’appeler d’autres étudiants.On ne vous répondra pas. C’est une affaire interne ! »

Selon un prof de l’école qui refuse d’être cité, « le BDE est formé en association 1901, sans but lucratif. Rien à voir avec l’administration. Quand j’étais étudiant, il y avait déjà des conférenciers payés par des firmes de croquettes, avec un petit buffet à la fin, mais c’était hors du cadre de l’enseignement. » Tout ça dans l’enceinte de l’école publique. Relancé plusieurs fois, le service com de l’école a fini par répondre que « la nature des relations qui lient les industries de santé aux professionnels de santé, étudiants, associations est renseignée et rendue publique » et que « les sommes versées au titre de l’hospitalité ne paraissent pas de nature à compromettre leur indépendance. » Quant à la déontologie, elle se réduit à un « temps d’information » qui n’est pas un enseignement, juste « une conférence et des ateliers de sensibilisation à la déontologie, l’éthique et l’intégrité scientifique », ouverts à qui veut bien y assister. En tous cas, face aux multinationales de la croquette, personne ne fait jouer un droit de veto.
Sylvie Crockett
 
* « L’encadrement des pratiques commerciales pouvant influencer la prescription des antibiotiques vétérinaires », mai 2013, Inspections générales des finances, des affaires sociales, Conseil général de l’agriculture, de l’alimentation et des espaces ruraux.
** « Les événements festifs étudiants dans les établissements d’enseignement supérieur agricole », ministère de l’Agriculture, février 2017.

Nourris logés déplacés courtoisés
Repas, hôtels, transport, inscriptions à des congrès, mais aussi « cadeaux », « gestes de courtoisie » voire « repas relation normale de travail ». Sous ces intitulés, les labos arrosent les vétos. Selon la base de données publique Transparence santé*, Virbac, 7e groupe pharmaceutique vétérinaire mondial et sponsor de l’AFVAC, Association française des vétérinaires pour animaux de compagnie, a financé 5 434 € de couvert, gîte et transport en 2017 et 2018, arrosant 52 vétérinaires de Loire-Inférieure. Parmi lesquels des vétos profs à Oniris : deux arrosés par le labo Virbac 544 € et 716 € de cadeaux, quatre autres par le labo Audevard dédié aux canassons, de 340 € à 1 062 €. Des miettes de croquettes, sans doute.
* www.transparence.sante.gouv.fr/

L’Onirisme bien compris
Pour les étudiants d’Oniris, recherche, formation, innovation passent par Cap’aliment une association liant agro-industrie, universités et institutions. Présidée par un ancien ponte de Fleury Michon, Cap’aliment a pour secrétaire Pierric Chalois, dirlo adjoint d’Oniris, chargé des relations avec les entreprises : il y côtoie les industriels de l’agrobizness, le volailler LDC, le fabricant de bouffe déshydratée Sadac, le découpeur de saumons Saumextra, le géant « coopératif » Terrena, le couscoussier Tipiak, le centre technique privé Técaliman créé par les fabricants d’aliments pour animaux et de prémix de vitamines, éléments minéraux, facteurs de croissance, amidon servant à concocter les granulés refilés à veaux, vaches, cochons, couvées. Quand on bâtit des passerelles, autant qu’elles soient de qualité industrielle.

Congrès multi espèces
Le site internet d’Oniris a fait la promo du premier e-congrès sur la santé animale, à l’initiative du labo MSD santé animale (associé à Royal Canin et des fabricants divers, de robots pour vaches laitières, d’équipements pour élevages hors sol, de machines agricoles), du 11 au 16 mars, dont trois conférences étaient assurées par six salariés d’Oniris, spécialistes ès bestiaux d’élevage, autopsies des bovins, maladies contagieuses des troupeaux et santé publique. Ils y côtoient des experts de boîtes privées, le leader de l’automatisation des bâtiments d’élevage, une boîte de com spécialisée logos et sites web, un consultant d’audits numériques dédiés aux vétérinaires, un spécialiste hollandais de la création génétique multi-espèces (dindes, saumons, pourceaux, crevettes). L’alliance de la carpe universitaire et du lapin privé, en somme.

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