La lettre à Lulu
Lulu 109-110

Coup de bar à Soulvache

Café frappé


La mairie du patelin vire son seul commerce du bourg, un bar trop alternatif.


Coup de bar à Soulvache
Épicerie, dépôt de pain, troc-livres, cantine, lieu de réunion, salle de spectacle, de concert, tout ça dans un café qui apporte la vie à la campagne : toutes les petites communes en rêvent. Sauf Soulvache, tout au nord de la Loire-Inférieure, à peine 350 pellos, où les autorités ont décrété la fermeture du seul commerce, le café alternatif Papier buvard. Dans ce secteur surnommé aussi la Petite Laponie, condamné à végéter après l’abandon en 1951 de la mine de fer exploitée notamment à la sueur des mineurs polonais, on revient donc au silence forcé.

Le Papier buvard a ouvert en 2014 dans un local municipal, avec le soutien du maire, Jean-Paul Filatre, qui offre quatre mois de loyers gratis à Caroline Declercq et son associé, pour effectuer des travaux et lancer leur projet. Très vite, le bistrot-concert devient incontournable. Soirées-jeux, échanges de livres, repas solidaires, documentaires, spectacles gratuits, toutes les fins de semaine. En 2017, l’équipe de l’asso le Verre solidaire y monte une épicerie bio et locale, un magasin gratuit, et se prépare à prendre le relais, Caroline souhaitant lui transmettre le rade. Mais changement de ton après la démission du maire en 2018 : Fabienne Jouan lui succède et reluque d’un sale œil le « café sans gêne » et ses agitateurs de poireaux, de zizique et de débats. Le bail est résilié. Pas question de négocier une reprise avec l’asso du Verre solidaire de ce « repère de cheveux longs où on picole et on se rebelle ». En mars 2015, une soirée de soutien à la ZAD crispe le patelin. « Pour la population locale, on ne mélange pas commerce et politique, explique Caroline. Ce lieu n’a pas l’image conforme du café. » Un bistrot comme il faut, il y en a un : le Relais du Semnon, tenu par Fabienne et Bruno Jouan, la maire et son mari, dans le hameau voisin de Bonne-Fontaine.

Tous les prétextes sont bons pour fermer le Papier buvard : « Travaux à réaliser », « activité [qui] ne satisfait pas l’intérêt du plus grand nombre des habitants », selon Fabienne Jouan (Ouest-France, 20/07/1019). « On a donné congé car elle a remonté l’information comme quoi elle souhaitait quitter le bar », lâche l’adjointe Lucie Guérinel… Et surtout, nuisance, bruit, insupportable. Sans la moindre plainte déposée en cinq ans. Les gendarmes ont été appelés plusieurs fois pour tapage, sans rien constater. La pétition antibar ne recueille qu’une quarantaine de signatures. Un tract anonyme dénonce les nuisances sonores des « étrangers » ! Les ronchons parlent de « faune exotique »... L’association multiplie les relances, demandes de rendez-vous, courriers pour changer les fenêtres vétustes du café. En face, silence radio. La municipalité préfère soigner les cloches de l’église (14 000 €). Un son plus conforme. Le 20 juin, Caroline Declercq reçoit congé du bail. Avocats et huissiers s’affairent pour accélérer la fermeture, le 30 septembre 2019, malgré une très forte mobilisation, une pétition de plus de 1 500 signatures et de nombreux soutiens dont celui du réalisateur François Bégaudeau. L’écrivain-cinéaste a filmé le lieu pour Autonomes, un docu qui capte des modes de vie en rupture avec le certifié conformiste. Cadeau de fin d’année : un recommandé municipal réclame 5 000 € à Caroline Declercq pour retaper le local.

Le collectif du Papier buvard a dû déserter la place mais l’acharnement de la mairie l’a renforcé. Rencontres et amitiés se sont nouées, offrant une deuxième vie au bistrot en générant une frénésie de projets solidaires et alternatifs aux alentours, chez les uns les autres pour des rencontres, repas, concerts, ateliers cuir ou sérigraphie dans une cour, un hangar, sous un porche. L’aventure continue. Le Verre solidaire a ouvert fin février son café associatif, successeur du Papier buvard, au manoir du Val, à Thourie, à cinq bornes de Soulvache. Cinq kilomètres plus loin, à Coësmes, un bistrot laboratoire voit le jour. À dix kilomètres de plus, à Marcillé-Robert, une guinguette se dessine.

À Soulvache pendant ce temps, la liste « Agissons et construisons ensemble le cœur de notre village » a remporté les élections avec à sa tête Fabienne Jouan. Et ça, les Polonais du cimetière voisin, ça leur fend le cœur.
Aimé Chéru-Minant

 

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