La lettre à Lulu
Lulu 109-110

Crache-neige à cash

Floconnerie


Y aura-t-il de la neige à Noël ? Pas sûr, mais l’industrie du toc y pourvoira.


Quand le climat contrarie l’économie, il suffit de forcer la main à la nature récalcitrante. Qu’importe le prix. Les montagnes chopent de moins en moins le blanc manteau du général Hiver. Les fenêtres de froidure sont plus courtes. Pas grave. On fait de la neige en toc. C’est le must des stations de ski et une fuite en avant pour tenter de garder des clients : « La garantie d’enneigement est devenue un engagement primordial pour les stations », selon Erich Gummerer, PDG du groupe Technoalpin – une petite centaine de salariés en France. Dont une quarantaine dans le centre recherche et développement, niché dans la riante vallée de Carquefou, après avoir bouffé Johnson controls neige en 2012. Le siège social est à Bolzano dans le Tyrol italien et TechoAlpin a des antennes en Chine, Suède, Autriche, Allemagne, Suisse, USA, Russie, Turquie. 200 000 canons à neige vendus depuis la création en 1976. La boîte a même implanté une usine à neige pour skier indoor sous un dôme au Qatar. Le leader mondial de l’enneigement artificiel livre ses canons à des stations du monde entier, de plus en plus dépendantes de ces béquilles climatiques. Avec ce non-sens : pour produire ce blanc artificiel, on contribue à émettre des gaz à effet de serre qui réchauffent l’atmosphère, ce qui fait justement fondre la neige.

Accompagnant la fuite en avant, le pôle R &D Technoalpin à Carquefou conçoit ces crache-neige, version ventilateur ou perche, et la « Snowfactory », bloc mobile de 17 tonnes valant près de 400 000 € HT et fournissant de la neige d’appoint, au soleil, pour les stations de basse altitude et l’événementiel. Le tout fabriqué par des sous traitants en région grenobloise et en Loire-Inférieure.

Conso sans sommation

L’électricité pompée chaque année par les canons à neige des 92 stations majeures françaises équivaut à ce que consomme une ville de 150 000 habitants (Altitude news, 18/11/2017). Question eau captée pour cette fausse neige, c’est autant qu’une ville de plus de 200 000 habitants*.

Les investissements des stations, dont beaucoup se livrent à une course aveugle pour sauver les meubles, sont fortement soutenus par des aides des régions et départements de montagne. Mais la fausse neige ne sauve pas toujours l’économie. À Wilmington, New Jersey, en août 2019, un juge des banqueroutes a fait saisir les 48 canons et gros ventilos à neige Technoalpin d’une station privée de ski en faillite : elle avait emprunté 0,9 million de dollars aux banques trois ans plus tôt pour s’équiper en grosse artillerie de neige factice.

Folie des blancheurs

L’équipement est lourd : retenues d’eau qui aspirent les ressources ; salle des machines pleines de pompes et de compresseurs mettant l’eau et l’air sous pression ; réseau de canalisations le long des pistes.

Et cette fausse neige très gourmande en eau ne brave pas toujours le temps : il faut une météo bien frisquette pour qu'elle ne fonde pas. Temps trop doux, les canons ne peuvent rien. Trop de vent, les crêtes sont décoiffées de l’apport de neige artificielle (L’Est républicain, 20/01). Les parades sont parfois absurdes : « Quatre-vingts stations des Alpes du Sud ont héliporté des tonnes et des mètres cubes de neige fraîche pour cacher la misère et recouvrir les pâturages » (Lyon Capitale, 14/02). Selon le Centre national de recherches météorologiques de Saint-Martin-d’Hères (Isère), « d’ici 2030-2050, dans 15 à 20% des stations des massifs alpin et pyrénéen, la neige de culture ne permettrait pas, aux altitudes des remontées mécaniques, de pallier le déficit d’enneigement naturel », d’autant que « le réchauffement climatique a tendance a être amplifié en altitude. Il est deux fois plus important que le réchauffement planétaire global. » (Lyon Capitale, 14/02).

Autre entreprise locale sur le marché, Généglace (ex-Frigo France) se vantait en 2012 de pouvoir servir « des batailles de boules de neige en été, et du ski dans le désert ». Elle fournit désormais ses machines à glace à l’entreprise allemande KTI Plersch qui ajoute compresseurs et circuits frigo et livre le tout à Technoalpin.

Mais les canons à neige, la folie des blancheurs, tout ça, c’est ringard. Il faut plus de modestie. Un bon pistolet à neige suffit pour faire du ski dans son cagibi.
Jean-Claude Guili

* « Apocalypse Snow ». Enfrichement des stations de montagne et syndrome (de la bulle) climatique, Philippe Bachimon, Revue de géographie alpine, avril 2019.

 


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