La lettre à Lulu
Lulu 76 - mai 2012

Craie à tifs


Clusterisés sauvagement, la classe !
Une invasion de créatifs largue sur l’Île de Nantes une nuée de braves boosteurs de croissance.


Le créatif sature l’espace. Les magazines des collectivités et la presse locale multiplient les titres ronflants : «métropole créative», «L’Île de Nantes en ébullition créative»... C’est le top, the meuste, ce «Quartier de la création» va rendre l’Île de Nantes si attractive et si terriblement tendance. Mais d’où vient cette vogue créatrice qui bouillonne tout soudain ?

C’est l’air du temps. Pour être dans le ton, il faut saupoudrer n’importe quel discours des éléments de langage : production de biens créatifs, talents émergents, terreau créatif, pollinisation de porteurs de projets, stimulateurs de croissance en réseau, territoire en état d’effervescence, transfert d’expertise, pôle d’excellence, économie de l’innovation, fertilisation croisée. Pour une fois, pas besoin de placer durable dans toutes les phrases. Mais tant qu’à faire, ajouter un peu de mystère à ce pôle créatif, réputé plein d’«activités à fort contenu»*, comme dit Jean-Luc Charles, le directeur de la Samoa. Architectes, designers, éditeurs, stylistes, plasticiens, juristes, ingénieurs innovants, pros de la com, des médias et du numérique, tous générateurs de nouveauté, ils représenteraient « 2 % du PIB ». Le tapis rouge se déroule sous leur regroupement. Dire cluster, faut causer moderne. Nantes sera donc créative ou ne sera pas.

Hâtifs créatifs

Les «industries créatives» ont fait leur apparition dans le verbiage des technocrates locaux et des élus quand s’est créativé, créé pardon, le fameux «quartier de la création», dans la droite ligne de l’investissement mis sur la culture et l’image depuis les années 80. Royal de Luxe, les Allumées, histoire rabâchée. En 2006, un projet européen nommé ECCE (Economic clusters of cultural entreprises) décroche les premiers euros et commence à repérer les «entreprises privées créatives», de la pyrotechnie aux médias. Le nom s’est longtemps cherché : Campus culturel, Cité des arts et des sciences, cluster créatif, « H5 », Cité de la connaissance, Campus des arts, et finalement Quartier de la création.

On nous l’assène assez souvent : la culture (comme le tourisme), c’est avant tout de l’économie, du bizness induit, mais aussi de la com et du marketing territorial, dans la compétition farouche entre villes d’Europe. C’est la compète, il faut avoir l’air différent, alimenter la machine à attractivité, même si Lille, Marseille ou Toulouse font exactement pareil.

Messianique ta mère

Oui mais bon sang, c’est quoi cette foutue «classe créative» dont on nous rebat les esgourdes ? «Un mot-valise», «Une classe messianique de substitution»*. Rappel par le sociologue non aligné Jean-Pierre Garnier : «Théorisée par Richard Florida, professeur canadien de management et de marketing urbains, comme "l’acteur essentiel du développement économique des villes", la "classe créative" fait partie de ces néo-concepts forgés avec un double objectif : enterrer idéologiquement une bonne fois pour toute la classe ouvrière, les classes populaires en général ; valoriser les "travailleurs de l’immatériel", c’est-à-dire la petite bourgeoisie intellectuelle.»** Élus au pouvoir (prononcer «gouvernance locale») et urbanistes ont grand besoin de ces petits agitateurs de l’économie immatérielle. Il y a donc une «entente entre les "entrepreneurs performants" et les "créateurs" en tout genre (c’est-à-dire entre les bourgeois innovants et les néo-petits bourgeois passés à leur service)»**.

Des prolos, officiellement, il n’y en a plus depuis la fin des chantiers navals. Des prolos au sens de communauté de travail organisée. Mais des miséreux modernes, des bas-de-l’échelle, il y en a encore. Plus discrets, moins groupés. Des invisibles qui sortent les poubelles, les baby sitters des créatifs, des exclus que le restaurant social Pierre-Landais s’efforce de nourrir. Du populo pas très bankable pour doper l’attracti-créativité. Faut faire clusterisette aux gentils monsieurs. 

Alexandre Mèche-Etoffe

* Nantes, l’invention d’une ville, le mook, éditions Autrement
** La classe créative, un nouveau mythe urbain

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