La lettre à Lulu
Lulu 94-95 - décembre 2016

Créativer en fateboye

Pim pam pouf


Les agents qui lisent en vitrine, c’est fini. Place aux poufs créativistes.


Au siège du département, le centre de documentation, au rez-de-chaussée rue Sully, va se faire moins voyant. Les agents venaient y emprunter des livres techniques, des bouquins pour préparer les concours de l’administration ou chercher des articles en rapport avec leurs dossiers en cours, ou passaient lire les journaux à la pause. Mais cet espace est à la vue des passants. Insupportable pour les pontes du département : ces agents qui lisent en vitrine donnent une image trop minable de l’institution. 

Du coup, le service « Design de service » (si si, ça existe) a planché sur un réaménagement en espace de créativité, copiant les creativ labs très en vogue dans les entreprises. Une salle pour faire émerger des idées qui sont affichées, puis « on fait voter par gommettes avant de passer en mode projet l’idée qui a 30 gommettes », dit un agent, dépité. C’est une « innovation organisationnelle et managériale » selon les cadres de la Loire-Inférieure qui ont fait un miniséminaire en novembre 2015, jonglant sur le CAP (Créativité, agilité, plaisir) préconisé par un gugusse qui se présentait comme « éclaireur de voie pour un management du futur », pas moins.

Ce type d’espace à faire fumer les cerveaux est indispensable à la réunion de travail post modernisée. Comme il paraît qu’on pense mieux en étant vautré, on s’y avachira sur des « fatboys » : entre pouf et coussin géant, ces « garçons gras » hyper tendance doivent « favoriser une forme de lâcher-prise propice aux nouveaux modes de travail collaboratifs ». On se croirait dans une secte new age. Le décor fateboyisé facilitera grave le coworking du partage contributif polyassisté et la production d’idées comutualisées remoulinées par la hiérarchie… Il fallait donc bazarder le décor actuel, décidément trop ringard puisqu’il a été réalisé en 2010 ! 

Budget du réaménagement : seulement 26 000 € pour créer la « salle de créativité », mettre toutes les étagères sur roulettes, acheter une table basse design à 1 000 € (l’ancienne était décidément trop simple), des meubles dont les fameux fatboys, des canapés, de nouveaux sièges (les actuels de la doc ne sont pas assez beaux), un tableau interactif à 3 000 € (on ne peut pas créativer avec des vulgaires post-its), une machine à café car l’autre est trop loin, paraît-il. La salle de créativité se réserve « via le logiciel Ger’Espaces ». Et pour lire Fatboy magazine, passez par la voie hiérarchique.
 
Jean Pouffe

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