La lettre à Lulu
Lulu 94-95 - décembre 2016

Des comptes à régler

Terreur-caisse


Les boutiquiers sinistrés peinent à justifier leurs lamentations. On en pleurerait.


Sortons les calculettes. Pendant les manifs contre la loi travail, les commerçants du centre nantais ont dressé le portrait de l’Apocalypse et pleuré la ruine de leur tiroir caisse. Avec 600 adhérents à Nantes, le GNI, Groupement national des indépendants de l’hôtellerie et de la restauration du Grand-Ouest, chiffre le traumatisme : « Une journée de mobilisation peut engendrer de 50 % à 70 % de perte de chiffre d’affaires, voire 100 % quand le commerce ferme ses portes. Le pire, c’est que l’impact se répercute sur le reste de la semaine. Les clients désertent le centre et préfèrent se rendre dans les galeries commerciales de la périphérie »(1). « Les chiffres d’affaires sont divisés par trois ou par cinq »(2) dit un marchand de fringues. « Les cafetiers, les restaurateurs ont perdu jusqu’à 49 % de leur chiffre d’affaires et certains commerçants jusqu’à 80 % »(3) assure Patrice Bolo, du collectif Nantes en danger. La ruine à géométrie variable ne brandit que les plus gros chiffres : « Pour certains commerces, la perte de chiffre d’affaires atteint 80 % », selon Nathalie Deniau-Million, cheftaine de l’association de commerçants Plein Centre (4). Les dealers qui traînent autour de sa vitrine, et les travaux qui plombent l’accès au centre sont cette fois hors de cause. Ce sont juste les vilains manifestants qui ont crevé la panse des profits quotidiens.

Et puis début septembre, l’État annonce le remboursement des franchises d’assurance et sort une enveloppe d’indemnisation avec un critère, au moins 30 % de perte de chiffre d’affaires sur les quatre mois cumulés (en comparant aux mêmes mois en 2015). Si les premiers chiffres de pertes lancés sur le pavé étaient exacts, bien des boutiquiers « exaspérés » (Ouest-France), « pénalisés » (20minutes), « ulcérés » (France 3) recevraient une compensation. Mais non. « Beaucoup de commerçants ne pourront jamais prouver des pertes de 30 % »(5), regrette Thomas Leroy, du GNI. Ah bon, il n’y a pas de comptabilité ?

C’est marrant, le même jour, on apprend qu’une étude prévoit l’envolée des prix dans l’immobilier et, selon le notaire interviewé, spécialement en centre-ville de Nantes, « bon endroit pour réaliser un projet immobilier », dans un « secteur dynamique d’une ville dynamique »(5). Faudrait savoir, c’est le radeau de la Méduse ou juste l’Eldorado ?

Côté misère, le printemps noir et le seuil des 30 % de pertes posent problème : « Pour l’instant, seuls trois d’entre eux répondraient à ces critères »(6), ce qui fait râler la chambre de commerce qui a dénombré 50 à 60 commerces « très durement touchés ». Emportés par le trop plein d’exaspération, ces braves boutiquiers auraient forcé sur la grise mine, voire un peu truqué leurs chiffrages catastrophe ? À croire que les nuages lacrymogènes ont enfumé les tiroirs-caisses.
Jean-Mi Zérable

(1) La Croix, 2 juin
(2) France 3 Pays de Loire, 19 avril
(3) France Bleu Loire Océan, 16 juin
(4) Site de la chambre de commerce, 15 avril
(5) Ouest-France, 8 septembre
(6) Le Télégramme, 8 septembre

Lu 54 fois