La lettre à Lulu
Lulu 102-103

En guerre contre le caca volant

Pigeon vole !


Guerre ouverte contre cet insupportable pigeon qui pullule et chie.
Objectif : lui faire avaler le pullule.


S’agit de « chasser l’occupant »*. Dans la base sous marine de la kriegsmarine, vestige de la guerre, les mots sont forts. L’occupant en question n’est pas en uniforme vert de gris mais bleu-gris de la tête, plus pâle du veston, gris lilas sur le plastron. Ce squatter ? le pigeon biset. En 2016, la société de « dépigeonnage » Hydreal évoque les « fientes qui tombent régulièrement sur le personnel et les visiteurs ». Ce pigeon est aujourd’hui accusé de « survoler la zone et de mitrailler les civils »... Ça la fout mal pour un symbole universel de la paix. Contre ces chieurs, ces ennemitrailleurs, « la guerre n’est pas gagnée »*. Il y a la méthode espace défensif contre le volatile : passages bouchés, répulsif, grillage sous plafond, bandes magnétiques pour empêcher les bestiaux de se poser. Il y a le volet punitif : arrestation des contrevenants, emprisonnement dans un pigeonnier, confiscations des œufs pour stérilisation. En fait, dans ces « pigeonniers contraceptifs », les œufs sont secoués à la main pour empêcher le développement des oisillons, mais laissés sur place pour que la femelle ne déserte pas le pigeonnier. Parfois, on les remplace par des leurres. Le retour de l’eugénisme par la méthode du secouage. Il y a aussi la formule de l’extermination : « l’abattage réalisé par des chasseurs assermentés de la fédération départementale des groupements de défense contre les organismes nuisibles »* du département. Le bon vieux tir aux pigeons. Sur des êtres désarmés, c’est pas très fair play. La fiente de colombidé énerve. Limite caca nerveux. L’oiseau, qui n’a pour prédateur que l’homme et le faucon, est mal aimé. Indésirable, paria, cracra. Certaines villes l’ont surnommé le « rat du ciel ».

Mais il y a aussi des pigeons vénérés, les voyageurs, civils et militaires, commis postaux lors la grande boucherie de 14-18, bêtes à concours pour les colombophiles. En 2012, un pigeon de course de l’union colombophile de Saint-Nazaire a terminé premier français des Olympic races, lâché à Londres, retour au bercail en parcourant 511 km en 8h15, soit 62 km/h de moyenne. Paradoxe : l’asso colombophile organise des lâchers de pigeons pour la mairie, pour les fêtes patriotiques (8 mai, 14 juillet, 11 novembre), pour le crématorium, des cérémonies de mariage...

En fait, le pigeon des villes a un drôle de statut, ni vraiment domestique ni gibier agréé, ou plutôt les deux. Considéré par les tribunaux parfois comme animal sauvage, donc espèce officiellement chassable, parfois comme animal domestique (notamment par l’arrêté du 11 août 2006 du ministère de l’Écologie et du Développement durable) donc protégé par le code pénal contre toutes formes d’actes de maltraitance ou de cruauté. Dans un champ, sortez les fusils, en ville c’est un animal domestique. Mais on sort quand même les flingots. Faudrait pas nous prendre pour des pigeons. Ses fientes si décriées (estimées à 12 kg par an et par bestiau) sont en fait excrémement utiles : on a déjà fait du guano, de l’engrais à jardin, des soins du visages en Corée, un assouplissant pour le cuir dans le Maghreb. Mais question nuisance, il y pire : le pigeon roucoule.  Et ça, c’est pas cool.
Inspecteur Colombo
* Ouest-France, 04/06.

Lu 46 fois