La lettre à Lulu
Lulu 56 - mai 2007

Espaces perverts. Jardiniers de pointe



Le fakirisme imposé sous le gazon, ou l'art du crève-pneu pour défendre l'herbe rapée, impose le triomphe des rustines.


Les circulations douces peuvent se durcir. Cyclistes et jardiniers de la ville se livrent une guérilla sans merci pour la conquête d'un petit mètre carré de pelouse. Le théâtre des opérations se situe le long de la Loire, au pied du pont Anne-de-Bretagne, dans le prolongement du quai de La Fosse. Doublant la première piste sur la chaussée du quai, une autre piste cyclable vient d'être tracée près du fleuve, à l'écart du flot de voitures, où quelques problèmes de compatibilité d'humeur et de trajectoire apparaissent tous les jours entre vélocipèdes et automobiles. Pour continuer vers le centre-ville, les cyclistes passent les feux tricolores du pont et doivent rouler sur deux mètres de gazon pour rallier la suite du parcours au ras du fleuve. Un peu gras en hiver au bas de la petite pente, le terrain a perdu un peu de poil. Les jardiniers sont fumasses. Ils klaxonnent les vélos, les coursent à grandes enjambées pour les engueuler. Ils vont même jusqu'à se planquer derrière un pavillon de promoteur immobilier pour coincer les cyclistes, les bousculer pour les obliger à entendre leur façon de penser ce crime de lèse-gazon.

Mais ces mesures ne suffisant pas à dévier les dizaines de cyclistes qui empruntent tous les jours ce passage, deux employés municipaux des espaces verts ont entrepris de piéger le terrain litigieux. Ils ont carrément bricolé des dispositifs crève-pneu artisanaux, enfouissant des planches cloutées à ras l'herbe, pour que les pointes dépassent juste de la pelouse clairsemée. Un cycliste a eu la surprise de crever des deux pneus et de reboucher une douzaine de petits trous dans sa chambre à air. Une planche a été déterrée par un cycliste, en état de légitime défense. Qu'à cela n'tienne. Les jardiniers enfouissent deux autres planches à clous, une sous la boue, l'autre à côté, encore mieux planquée sous une couche d'herbe. Une providence pour les marchands de rustines. Seules les limaces et les lombrics protestent, aucun ne se piquant de maîtriser les ancestrales techniques des fakirs.

Freelance Armstrong

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