La lettre à Lulu
Lulu 57 - juillet 2007

Estuaire 2007. La croisière s'emmerde



Est-tu-éreinté. Juste pour vous faire marcher
Pour se consoler du désarroi des visiteurs devant des œuvres riquiqui, pas vraiment spectaculaires, ou pas très passionnantes, les organisateurs disent qu’au moins, tout ce bazar aura servi à faire découvrir les paysages de l’estuaire à un public qui n’y avait jamais fichu les pieds. Pendant le fiasco, la randonnée continue. Et puis il y a ceux qui ont pris le bateau, sans parler du nombre invérifiable de badauds rameutés par l’inauguration, ou qui ont fait la route en bagnole ou en vélo le long de l’estuaire. «En dessous de 500.000 personnes, ce serait un échec», a dit Blaise*. Ça pose son succès, ça, l’audimat. Même si les gens repartent déçus, frustrés. «C’était mieux à la télé», soupirent ces paysans du coin, venus voir de quoi ça avait l’air, à Lavau. Quand on vous dit que la télé ment.

* Presse-O, le 28 janvier 2006

Complètement plouf. Lavau à vau l'eau
Le 10 juillet, la maison flottante de Lavau a carrément pris le bouillon. Chavirée lors d'une manœuvre. Les communicants de l'organisation invoqueront la Loire pleine d'eau à cause de la météo qui pleut. Faut bien dire quelque chose. La conception de la maison avait prévu des ballasts, les réservoirs permettant de stabiliser la structure comme un simple cargo. Mais la maison coulait un peu trop et on a voulu la rendre moins engloutie, plus visible. Lui sortir un de ses deux étages de l'eau. C'est en effectuant un hasardeux déballastage que la bicoque à fait un quart de tour et s'est couchée sur le côté. À l'occasion, un accident a été évité de peu. La dizaine de techniciens qui travaillent sur la maison n'a eu que le temps de plonger dans la Loire pour éviter de se faire smasher par la baraque en train de chavirer. Si on parle de sécurité considérée comme un des beaux-arts, on va croire qu'on veut noyer le poisson.

Pérenne et le pot à eau. Le non concept du non consensuel

C'est pas de la soupe, c'est du ratage.

La manifestation a su produire ses déceptions manifestes. Comme l'œuvre d'Ange Leccia sous le tunnel Saint-Félix, un simple éclairage assez basique que le commanditaire Jean Blaise considère lui-même comme raté. C'était pourtant bien vendu: il fallait absolument découvrir «l'œuvre aux mille reflets». Mur ou porte, on ne savait pas trop: «Telle une porte vers une autre dimension, ce mur lumineux agit comme un appel à pénétrer dans ce boyau magique qui traverse la ville». C'est pas tout: «Un halo de lumière, dans un spectre chromatique contraire aux lumières urbaines et proches des couleurs de l'estuaire». Manque de bol pour le lyrisme et ce sens du contraire de l'urbain qui distingue les grands projets des fumisteries, l'œuvre est désavouée par le grand manitou Jean Blaise qui la range dans les «propositions artistiques non consensuelles». Un euphémisme pour fiasco, sans doute.

Il appose le même diagnostic pour la «machine à remplir la Loire» à Indre, simple installation de pompage de la Loire, dotée d'un bête jet d'eau rejetant la flotte. À Couëron, le banc sur lequel il faut s'asseoir pour déclencher un jet d'eau, «une action presque effrayante sur le paysage», hésite entre gadget et animation foraine. Ce qui a quand même titillé les petits malins, puisque le dispositif (comme disent les cultureux) a été détraqué trois fois de suite par des vandales sans foi ni Loire.
Le catamaran à passagers qui fait la croisière dans les deux sens, ce n'est pas un bateau mais un «objet flottant potentiellement furtif». le système de miroir ne reflète rien des berges. Rien que cet habillage artistique n'a connu que des déboires. Les hublots transformés en vitre sans tain se sont révélés opaques ou presque. On ne voyait rien à travers. Il a fallu les enlever. Les plaques réfléchissantes habillant la cabine se décollent. La demande était sans doute injouable. Un tel navire ne peut pas vraiment être customisé comme un vulgaire tracteur déguisé en char de carnaval. Le bateau gardera sa forme et son allure, et restera opérationnel dans ses éléments: l'eau, le courant, le clapot. Comme proposition artistique, comme on dit, c'est forcément un peu limité. Mais comme questionnement sur la non consensualité, chapeau.

Estuaire 2007. La croisière s'emmerde

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