La lettre à Lulu
N° 77 - juillet 2012

Farenaïte 451. On achève bien les livres de chevet


Dans les médiathèques nantaises, un programme discret entreprend de balancer quelque 20 000 livres à la benne.
Simple rattrapage pour la direction des bibliothèques, vrai crève-coeur pour le personnel.


Farenaïte 451. On achève bien les livres de chevet
« On a acheté pendant vingt ans, on jette pendant six mois ». Venant d’une bibliothécaire qui aime son métier, la remarque est pleine d’amertume. D’autant que les raisons sont très obscures. Leur hiérarchie leur parle de faire entrer la lumière, de se conformer au public qui change, à des normes de circulation des handicapés... La direction des médiathèques nantaises a imposé des coupes claires dans les livres en rayons.
« On nous dit qu’il faut en jeter un sur cinq, s’insurge une bibliothécaire. On s’est dit qu’on allait faire pouf, pouf, un, deux, trois, quatre, et le cinquième on le vire... » Et ainsi de suite. « La question de rendre l’agencement plus accueillant peut être louable, note sa collègue, mais quand on entend qu’il faut vider sans raison, c’est un peu dur ».

Directive des chefs de service : les étagères du bas ne doivent pas être occupées... Premier tri mais insuffisant : virer tous les livres qui ne sont pas sortis depuis deux ou trois ans. Ce qui n’est pas forcément un critère, s’ils sont consultés sur place, ou pour des livres rares qui ont leur légitimité dans les collections publiques, sans pour autant être des best sellers en rotation accélérée.

Point sensible, cette question des best sellers, dont les listes des plus grosses ventes en librairie, publiées par les magazines, sont la référence pour les acquisitions récentes. Une manière de faire en rupture violente avec la formation des bibliothécaires, pas chargés normalement de se conformer aux toquades commerciales du moment. « On a même pu penser que notre sens de l’intérêt public passait par une certaine résistance au capitalisme culturel dominant ».

Les bibliothèques se mettent à singer la grande distribution. Réservation en ligne, retrait à la borne, tout en self-service.

Un crève-coeur

La médiathèque de Nantes a donc lancé début 2012 une grande opération de nettoyage par le vide. Il faut élaguer massivement dans les collections, au moins 20 % du fond. Il est question de près de 20 000 ouvrages à bazarder. De 13 000, rien que pour les romans. À la moitié de l’année, on en est déjà à 6 000 bouquins au pilon. Bien au-delà
du « désherbage » qui, dans le jargon professionnel, désigne le retrait des livres esquintés, salis, démodés ou dépassés, voire largement périmés. Le désherbage a pris des airs de bûcheronnage massif.

Inquiets, les agents de lecture publique de base invoquent vite un topo publié par leurs collègues de la BNF, «L’ivresse du vide», mettant en cause « le remodelage des espaces, censés favoriser le “nomadisme”, offrir plus de “convivialité” et de “confort” (on supprime des rayonnages pour installer des fauteuils !) » qui cacherait «une réduction drastique de l’offre documentaire : il faut qu’il y ait moins de livres, que ceux qui restent soient plus “frais” (au détriment d’ouvrages plus anciens mais qui peuvent avoir conservé toute leur pertinence documentaire), plus “français” (au détriment des ouvrages en langues étrangères, censés être “moins consultés”), moins “difficiles” (au détriment d’ouvrages risquant de manquer aux étudiants dès qu’ils atteindront le niveau
Master 1) ! Bref, on nivelle, on sacrifie la diversité, la qualité, l’originalité…».
La même logique serait
donc à l’oeuvre à Nantes.

Le livre du destin

Farenaïte 451. On achève bien les livres de chevet
« En fait, soupire une de ces bibliothécaires un rien chagrin, notre métier, ce serait de savoir se servir d’un ordinateur et savoir pister, dire où l’ouvrage se trouve. À se demander si le devenir d’un livre, c’est d’être toujours ailleurs, dans une autre bibliothèque... »

Contactée par Lulu, Anne Lemoine, conservateur adjoint à la direction de la bibliothèque municipale, ne livre pas grand chose : 20 000 livres au pilon ? « Peut être. Je n’ai pas à donner de chiffres. Ce désherbage en cours dans l’ensemble du réseau n’a pas pu être fait depuis très longtemps, par manque de personnel. C’est un chantier ouvert dans un cadre professionnel, pour avoir des collections cohérentes, intéressantes... L’entassement des livres décourage le lecteur, nous a révélé une enquête auprès du public. Et théoriquement, on enlève autant des collections qu’on achète ». Le sujet est sensible, le livre ayant une symbolique presque « sacrée ».

Le désherbage courant, les bibliothécaires ne le mettent pas en cause. C’est l’acharnement massif, chiffré qui
les perturbe. Que vont devenir tous ces bouquins condamnés à quitter les rayons ? Quelques dons à des associations, mais... Une braderie publique, qui n’était pas envisagée, serait finalement prévue, selon Anne Lemoine. La découverte en 2009 à Rennes d’une benne entassant en vrac quatre milliers de livres et BD destinés
à être brûlés* n’y est sans doute pas pour rien. Le couac avait marqué les esprits et plombé l’image de ces hauts lieux de lecture publique. Dans la profession, on s’en souvient. Même si aucun livre traitant le sujet n’a émargé comme best seller.

Edmond Ntag

* Ouest-France, le 18 juin 2009

Le coût du vandalisme institutionnel

Nul n’étant au-dessus du règlement, la direction des médiathèques encourt, comme tout citoyen, des sanctions pour avoir fait disparaître des livres des rayons. En cas de livre détérioré ou non-restitué après 30 jours, l’usager a
droit à une amende forfaitaire de 7 euros, et à rembourser le coût initial de l’ouvrage.

Faisons les comptes. Si on atteint les 20 000 livres éradiqués, avec un prix moyen de 15 euros par bouquin, les médiathèques de Nantes se doivent donc à elles-mêmes 440 000 euros.

Pour soulager les finances publiques, il est temps d’envisager un cambriolage massif. Et citoyen.

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