La lettre à Lulu
Lulu 49 été 2005

Feu de bleu. Le Polack laisse sa peau sur le paquebot


Pour gagner ici bien mieux que chez lui, le prolo polonais doit fermer les yeux sur la sécurité, la légalité, la paye. Alstom ferme aussi les yeux. C’est pas colin maillard c’est Bolkenstein sous le manteau.


Feu de bleu. Le Polack laisse sa peau sur le paquebot

Il est Polonais. Même pas plombier, juste ajusteur. Adam Terepora a travaillé à la construction du Queen Mary. En mai dernier, il revient à Saint-Nazaire pour rempiler sur le Q32, le paquebot MSC Musica. Il n’est là que depuis quinze jours quand survient l’accident. Le 25 mai, à six heures et demie du mat’, engoncé dans un compartiment de ferraille de 0,80 m par 1,20 m, il soude le métal. Le tuyau d’alimentation du poste à soudure a été recollé avec un bout d’adhésif. Pas conforme, a dit Adam. Mais si on s’arrêtait à ces bêtes détails de sécurité, on ne verrait pas le bout de tous ces beaux paquebots «pleins de la fierté des ouvriers», comme dit la prose lyrique sur la navale. Subitement, Adam sent le chaud sur son flanc : sa combinaison de travail est en feu. Ses cheveux aussi. Il jette son casque, qui sera bientôt réduit à un résidu de plastique fondu. Son bleu de travail se hérisse de flammèches. Un collègue le tire de son réduit, essaye d’enlever le vêtement mais la peau s’arrache avec. Dans le coma, l’ajusteur est emmené par hélicoptère à Nantes, au service des grands brûlés. Diagnostic : brûlures au 2ème et 3ème degré sur un tiers du corps.

Le contraire du coton

Il hésite, mais porte finalement plainte pour «mise en danger d’autrui». Petit détail : sa combinaison de travail est composée à 60 % de polyester et 40 % de coton. Les normes de sécurité imposent des vêtements 100 % coton, qui lui auraient évité de partir en torche. Quand la police débute l’enquête, l’employeur, la société polonaise Maritime steel services, filiale du groupe allemand Mülhan, fait aussitôt disparaître les bleus de travail non conformes, remplacés par des vêtements agréés. Parmi la centaine de métallos polonais venus de Szczecin avec cette boîte, certains s’étaient pourtant inquiétés avant l’accident de la composition du tissu, mais le chef avait balayé l’objection, assurant mordicus que ces fringues de boulot avaient tous les certificats d’agréments officiels. «J’étais content de travailler depuis cinq ans pour cette boîte, où j’ai toujours été payé à la bonne date, raconte Adam Terepora à l’hôpital. Ailleurs, on est payé en retard. Après un mois dans une autre entreprise, il n’y avait pas de contrat de travail, et même pas de paye du tout». Son contrat de travail à Saint-Nazaire ? Il est truffé de clauses illégales. Sept au moins, a relevé la CGT, qui va se porter partie civile. Déjà, ce contrat a mis en place un rêve de patron. Les heures à demi-tarif pour raisons industrielles, quand les retards d’Alstom ou d’autres sous-traitants obligent les métallos polonais à attendre sans pouvoir intervenir : «Les périodes de disponibilité de l’employé seront rémunérés au taux horaire de 4,10 euros». Mieux, le temps de pause, obligatoire, n’est pas rémunéré. Et le salaire en euros est en fait payé en zlotys «à la date de rédaction du bulletin de paye», histoire de jouer avec le taux de change le plus favorable. Les heures sup pas comptées. Sur les paquebots nazairiens, il travaille entre 48 et 52 heures par semaine. «En Pologne, je peux gagner 500 euros par mois. Ici, 1200 à 1300 !» dit Adam. En fait, s’il était vraiment rémunéré au tarif plein de son contrat, il gagnerait près de 300 euros de plus…

Polski perd gagne

À l’hosto, sous morphine, Adam Terepora a la visite de son employeur, venu lui signer un compte rendu de l’accident. Il ne l’a jamais revu. A ce moment-là, la douleur est tellement intense qu’Adam avoue qu’il aurait préféré y rester. Plus d’un mois après, la société n’a pas fait la déclaration de l’accident à la sécurité sociale polonaise et tient soigneusement son épouse Ewa à l’écart, sans la moindre information. En revanche, un baluchon des fringues d’Adam a été rapatrié à Szczecin, sans même lui demander s’il était d’accord. Comme pour solde de tout compte.

Une pension d’accidenté du travail ? «Je ne sais pas, je n’ai jamais été malade, ni accidenté. Je n’ai jamais appris à me plaindre», dit Adam qui regrette juste que «les Polonais ne connaissent pas leurs droits». Mais il sait bien que pour avoir ce job en France, il ne faut pas se montrer pointilleux. Sinon, on est débarqué avec le même discours que partout, servi pour tenir dociles les bataillons de prolos en demande de travail : y’en a cent qui attendent, à la porte ! Comme le boulot est de toute façon mieux payé que chez eux, chacun ferme les yeux sur les quelques entorses aux réglementations en vigueur.

À Szczecin, sa femme reçoit un coup de fil d’un ouvrier qui a déjà travaillé avec le même chef de travaux qu’à Saint-Nazaire : il raconte que lors d’un transfert en bus en Allemagne, un autre ouvrier pris d’une crise d’épilepsie a carrément été largué sur un parking au bord de la route. Comme un vieux baluchon. Ça doit être une habitude de la maison. À moins qu’on ait confondu avec parkingson.

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