La lettre à Lulu
Lulu 102-103

Films ultra minces, management écrasant


Toujours chez Armor, harcèlement, suicides contredisent les managementeries…


Dès son arrivée en 2002 comme directeur industriel, Christophe Derennes, assez peu poète, va discipliner les salariés. Finie la « décontraction » dans les ateliers, viré le responsable de production trop « bon enfant ».

L’avertothérapie de groupe

Petits agents de la police des mœurs, remplissant les quotas exigés par le directeur de site, les petits chefs multiplient les avertissements : « Défaut de port des protections auditives » ; « Utilisation d’un transpalette comme trottinette » ; « N’a pas badgé en tenue de travail » ; « N’emprunte pas les allées de circulation piéton pour se déplacer » ; « A voulu offrir une bouteille de muscadet pendant la pause à l’occasion de son anniversaire »... Miraculeusement épargnés du goudron et des plumes, certains chefaillons se cachent sur les passerelles techniques, derrière les cartons, pour surprendre les fautifs. La chasse est ouverte aux « déviants » et au « bataillon dysfonctionnel des zombies et des indifférents » selon l’expression d’un précis de management des années 2000. Ne doivent subsister que les « adhérents volontaires » à la politique de l’entreprise. Finis les licenciements collectifs, place à l’unanimité participante et au lent nettoyage des réfractaires, buveurs, fumeurs clandestins, râleurs, retardataires ou assimilés....

Minutes de silence

Au comité d’entreprise pourtant, un élu ferraille contre les méthodes et agissements de la basse hiérarchie et la caporalisation imposée par la direction. En février 2005, deux salariés se suicident à quinze jours d’intervalle, sans lien établi avec leur situation dans la boîte (un mois plus tard, troisième suicide). Réunion de crise. De Boisredon se dit « très affecté par la nouvelle », le DRH sort « une aide psychologique » et « une minute de silence pour tous à 12h, 15h et 3h du matin », le compte rendu note que « le représentant syndical ajoute qu’il a toujours dit qu’il y a trop de pression, on ne s’arrête pas assez sur le social. Il y a un mal-être et de la répression. » Réponse-onction du patron : « Il faut éviter que les personnes restent seules avec des idées noires, il y aura un soutien pour ceux qui sont choqués. »

Face aux faits crus qu’égrène le délégué syndical, et qui truffent les procès verbaux de CE, ce bon HDB joue l’humanité, tombe des nues, feint parfois d’ignorer les faits. Un discours apaisant contredit dans les ateliers par le quotidien des salariés rebaptisés « collaborateurs », ce qui fait bondir quelques anciens accrochés à de mesquines références historiques.

La foi patronale

En mars 2009, au CCO, Hubert fait son coming out de patron chrétien : « Je ne voulais pas être un manager "anthropophage", qui détruit l’homme, mais un manager "anthropogène" qui fait grandir ses collaborateurs. J’ai fait le choix d’être un dirigeant qui inspire et entraîne les autres par adhésion à un projet d’entreprise. » Sans renier les fondamentaux du capitalisme et sa « conviction que le business "responsable", sur le plan social et environnemental, n’a pas que des vertus morales. » (Nouvel Obs, 21/06/2012). Aux micros complaisants il se dit « frappé par la quête de sens des jeunes qui veulent rejoindre notre groupe » (BFM Business, 11 au 15 /06/2018).
Hélas, au même moment, le « management par la confiance » bute sur une autre contrariété : le représentant syndical CFDT qui dénonçait « le mal-être et la répression » et ne « cessait de ferrailler contre la petite hiérarchie » s’est donné la mort chez lui, dénonçant par une lettre sans ambigüité la responsabilité de la boîte. Atterrée, la direction dépêche une cellule psychologique au chevet du personnel. Placardisé, mécanicien du service maintenance, évacué (au motif des perturbations liées à ses heures de délégation) pour échouer à la logistique comme magasinier, intérieurement blessé par ce transfert forcé, le syndicaliste a accumulé vexations et ostracismes de la hiérarchie de bas étage. Dans la spirale dépressive, il a craqué après deux décennies de harcèlement. Aux obsèques, la famille évoque ses « dix-huit ans sans augmentation ». Proposant une transaction discrète à la veuve, Armor reconnaît implicitement sa responsabilité. Nombre de ceux qui se pressent aux obsèques à l’église savent bien que la hiérarchie amplement représentée a contribué à cette « banalité du mal » du très en vogue management de la performance et de la productivité. L’image « cool et soft » baignée de bondieuserie et de « développement humain » se fissure face à la violence bien ancrée des rapports sociaux.

La langue creuse

Armor a basculé dans le « nouveau monde ». Dotée de 26 filiales dans le monde, la firme frime avec de ronflantes appellations internationaloïdes. L’usine de La Chevrolière devient AICP, alias Armor Industrial Coding and Printing, et AOP, Armor Office Printing. Moins ringard que Carbone Armor du bas-Chantenay.

Devenu abstrait, le travail des techniciens a mué. Leur culture technique est maintenant vue, au mieux, comme un paquet de « données d’information ». Le savoir-faire doit s’effacer devant le faire-savoir. Dévalorisés, les salariés doivent mener de front leur taf et le fameux reporting du « tableau de bord » (le « rapporting », selon les mauvais esprits). Faut bien renseigner ceux qui ne connaissent rien au concret du boulot, qu’ils ne reniflent qu’à partir d’écrans, courbes abstraites, résultats de prod’. Les ateliers sont maintenant fréquentés par de jeunes ingénieurs dont certains, le diplôme entre les dents, sans expérience, montrent à tous ces subalternes comment faire, en édictant de nouvelles normes de comportement. Digital natives, enfants du Powerpoint, couvés en open space, au taquet sur leur messagerie dès le petit matin pour témoigner de leur assiduité, ils ont adopté le langage codé de la boîte. Le lexique s’est restreint à quelques verbes, optimiser, contrôler, augmenter, acter, renforcer, améliorer, promouvoir, développer, être moteur, évaluer. La vision « quantitative » prédominante trahit une préoccupation omniprésente : les gains de productivité.

Siècle de sigles

Leurs bouches profèrent un sabir franco-anglais mité d’acronymes abscons maniant un attirail d’« outils » : Cap’s (Cellules auto-performance), Optic’s (Optimisation du process et des techniques industrielles par le contrôle statistique), Observe (« indigente méthode de rapporting » selon un salarié), QRQC (Quick response quality control), les 5 S (Seiri, Seiton, Seiso, Seiketsu, Shitsuke : tri, rangement, propreté...), Amdec (analyse des modes de défaillance des équipements critiques), Fifo (First in first out), ISO tous numéros, 9001, 14001, 18001… Ce charabia remplace l’ancien bon sens pratique et la capacité de penser par soi-même. Encadré, l’opérateur est dépossédé de son propre jugement. Toujours au motif imparable de l’efficacité, désormais pilotée par un système informatique maousse, SAP, qui ne laisse plus aucun espace à la fantaisie créatrice.

Convivialité de synthèse

Conscient des rapports humains dégradés dans sa boîte, de l’effet désastreux du gouvernement des normes et des nombres, de l’impact de cette rationalité impérieuse, HDB dit vouloir reconstituer du lien nouveau (après que l’ancien ait été soigneusement détruit). Son management prend en compte le « bien-être » des salariés. Quitte à faire pression tous les ans pour les vacciner dans l’entreprise contre la grippe. On mise sur l’éradication du rhume absentéiste. Pour renforcer l’adhésion, la stratégie d’« acceptologie » du fameux Décaplan se décline en crèches, équipes de tennis, foot, cyclisme, conseil d’hygiène alimentaire, coaching santé, relaxation, etc. Janvier 2010 réhabilite la galette des rois. Une nappe de frangipane miséricordieuse se répand dans l’usine en 14 séances obligatoires la même semaine, parfois dès 7h30 du mat’. Séances de convivialité sucrée toutes animées par le directeur du site diffusant la bonne parole, travail d’équipe, succès d’Armor, bla bla bla.

Le corps sain productif

Le credo « prendre soin de soi » pousse chacun à développer son potentiel maximal. être en bonne santé devient un devoir,  pour « son » entreprise. Une vraie injonction au bonheur(1). Manger équilibré, suivre les conseils d’un nutritionniste, refuser alcool ou drogues, arrêter la clope, bichonner son corps, fréquenter une salle de sport, tout devient un impératif moral, tout en permettant d’accroître sa propre valeur sur le marché du travail. « Le culte du bien-être se trouve ainsi intimement lié à l’éthique contemporaine du travail et à la recherche de la productivité »(2). Cette apparente promotion de l’individu est déjà une idéologie, substituant la responsabilité individuelle aux anciennes conduites communes, poussant chacun à envisager sa vie comme une entreprise. échouer à être « entrepreneur de soi-même », ce sera de sa faute !

« Nombreux adhèrent aujourd’hui à cette politique, note un ancien. C’est même sans doute majoritaire dans la boîte, surtout chez les jeunes diplômés qui n’ont connu que cette manière de travailler, et ne savent rien des interstices du travail qui mixaient de l’approximation, c’est vrai, mais aussi de la bonne humeur, du collectif, de l’humanité. »

Les autres, qui ont quitté Armor ou qui y restent, ont dû avaler la nouvelle culture d’entreprise, regardant le « travail vivant » s’estomper au profit de robots, d’experts, de la machinerie sophistiquée d’un système de production complexifié, orchestré par progiciel de gestion intégrée. Remuant ses grigris du développement durable et de transition énergétique, Armor continue de refouler le négatif, s’acheminant avec constance et détermination vers l’horizon orwellien du zéro défaut, ce « monde parfaitement rationnel en train de devenir un cauchemar pour les humains »(3). Malgré les artifices et les dénégations de son boss, même chez Armor, « le but premier est de faire avec l’argent plus d’argent encore et de plier à la logique instrumentale tous les aspects de l’existence humaine »(4). Quand une entreprise déclare vouloir votre bien, on peut craindre l’abus de biens !
Benoît Edredon

(1) Eva Illouz, Edgar Cabanas, Happycratie. éd. Premier parallèle, 2018.
(2) Carl Cederström, André Spicer, Le syndrome du bien-être. éd. L’échappée, 2016.
(3) Le Monde, 22/09/2018.
(4) Jean-Claude Michéa, Le loup dans la bergerie. éd. Climats. 2018.

Une gérante communioniste
La holding Alsens détient le groupe Armor. Adepte de « l’économie de communion », Marianne de Boisredon,  cogérante avec monsieur, a parfois des lumières. Elle confie dans son topo sur « l’économie yin et yang » : « Je me suis adressée à Dieu : "Seigneur, tu as besoin de moi ? Si tu as besoin de moi, montre moi où et comment" ». Mais sans dire ce qu’il a rétorqué. La preuve que Dieu est sourdingue.
 

Esprit maison
Les époux Boisredon prônent l’amour du prochain, l’humilité. Ils ont approché la misère, cofondé une banque pour pauvres, au Chili, pour que ces braves salauds de va-nu-pieds fondent des entreprises. La salvation par le capitalisme, même riquiqui. C’est beau. Cet été, fin août, Hubert était à Lourdes pour trois jours de causeries sur « éthique et leadership » avec un ancien commandant de Saint-Cyr et un moine bénédictin. Du lourd. En Inde, madame a pris « conscience que les richesses d’être que les plus pauvres m’avaient fait entrevoir avaient un prix inestimable ». Elle vante les qualité de gratuité, d’intériorité. En plus de leur bonne grosse maison bourgeoise quartier Monselet en tuffeau avec tour d’angle, ils sont proprios d’une maison à l’île de Ré, 240 m2 habitables qu’ils louent à l’occasion, 285 à 400€ la nuit. Riquiqui pour les gueux, ric rac pour eux.

La société Armor n'a pas voulu répondre à Lulu.

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