La lettre à Lulu
Lulu 82-83 - décembre 2013

Général Cluster. Le quartier met la création sous blister


Dans l’ancienne Venise de l’Ouest, la tête de gondole est un must culturel subventionné.
Le Quartier de la création s’en occupe.


Général Cluster. Le quartier met la création sous blister
La culture, faut que ça crache du cash. Si c’est pas rentable, si c’est pas un produit bankable, à dégager. Tels sont les buts du « Quartier de la création », qui n’est pas vraiment un périmètre de ville mais un cluster, censé fédérer les entreprises créatives(1), une équipe de 22 personnes, s’escrimant à centrifuger des projets et à doper leur chiffre d’affaires.
En étudiant les manifestes du Quartier de la création, Jean-Michel Lucas(2), ancien président de l’association Trempolino, démonte en treize pages(3) cette « machine à transformer l’art en produit ». Selon lui, une politique publique ne peut avoir comme objectif principal de doper du bizness en escamotant l’intérêt général.

Kilos de lucre

L’objectif autoproclamé du cluster est le « développement économique au carrefour de la culture, du savoir et des technologies » en cherchant un « nouveau modèle de croissance, issu de la rencontre entre artistes, chercheurs, étudiants, entrepreneurs… » et en facilitant « l’accès à de nouveaux marchés, aux financements, à la commande publique », notamment par « le soutien à la mobilité européenne des entrepreneurs créatifs ». Tout ça pour des entreprises, éditeurs, designers, agences web, concepteurs de meubles ou de jeux vidéo, architectes, communicants, scénographes, bidouilleurs de bijoux ou autres, tous sur le marché concurrentiel. Mais en fait, il ne faut retenir que les activités à la rentabilité marchande sûre, qui vont générer du profit. Par exemple pour coordonner les marché de Noël des créateurs qui n’est que du petit commerce de boucles d’oreilles et de lumignons.
Le non-lucratif, la culture qui relie des gens sans rien à vendre ou à encaisser, dehors. Tout ce qui n’est pas quantifiable, raus ! Rien à foutre des incapables qui ne savent pas doper leur chiffre d’affaires opérationnel, booster les emplois à flux tendu et impacter l’excédent brut d’exploitation en mode benchmarking spéculatif à court terme défiscalisé.

Le Quartier de la création rejette « les acteurs qui estiment que “faire culture” signifie “faire humanité ensemble” et pas seulement “faire du succès et bon commerce pour soi tout seul” », souligne Jean-Michel Lucas.

Les marchés les marchés

En piochant dans les activités récentes du cluster, on trouve une réunion speed dating sur « commerce et tourisme à la rencontre des industries créatives et culturelles », une rencontre sur « La formation, levier stratégique du développement », une table ronde débattant de « l’accès à l’international » et aux « marchés plus lointains », et du « spill-over » autrement dit de la « fertilisation croisée, la porosité entre industries créatives et industries traditionnelles », mais attention « en double flux »...

« Un acteur magnifique pour tous les spécialistes de la musique mais qui ferait un disque invendable ne sera pas admis dans le dispositif public du quartier de la création ! », insiste Jean-Michel Lucas avant d’ajouter : « Le cluster serait-il l’aboutissement d’une vie culturelle nantaise devenue simple outil du rentable et de l’attractif ? On s’étonne aussi que le cluster ait oublié les acteurs associatifs dont la valeur culturelle tient moins à leur chiffre de ventes qu’à leur impact sur le développement des personnes (ce que d’autres appellent “l’éducation populaire”). Nantes ne manque pourtant pas de ressources dans ce registre. »

Best seller system

Le vivre ensemble se voit sacrifié au profit du vendre à l’ensemble. « Cette position nantaise est incompréhensible, donc irrecevable, car elle nie toutes les conventions internationales Unesco que la France a ratifiées sur la diversité culturelle », poursuit l’ancien président de Trempo. Il lance même une demande de clarification ou de boycott : « La question est clairement politique : en excluant de la délibération de l’intérêt général du cluster toute référence aux conventions Unesco, le Quartier de la création ne peut être qu’en porte-à-faux avec toutes les associations qui affirment leur volonté de contribuer aux valeurs humanistes de la diversité culturelle. Elles devraient donc renoncer à collaborer avec le cluster... ».

Et si le système entend favoriser les initiatives générant des profits comptables, leurs liens avec le Quartier de la création ne sont l’objet d’aucune règle. Celui qui réussit n’est en rien redevable au cluster. Celui qui échoue, on le vire ? Sous quels critères se fait le déréférencement ? À l’inverse, aucun système de solidarité ou de repêchage n’existe pour les projets moins évidents que prévu.

Intérêt généralement privé

« Ce Quartier de la création ne revendique aucune autre valeur d’intérêt général que le développement économique direct des entreprises et indirect du territoire, via son attractivité », alors que « l’intervention publique doit se justifier au nom de l’intérêt général et pas du tout au nom des intérêts privés de certains groupes (même s’il s’agit d’artistes). Or, le cluster nous explique qu’il est là pour servir les intérêts d’entrepreneurs privés en devenir. Où est donc l’intérêt général avec une telle mission de soutien à des intérêts particuliers ? », analyse Jean-Michel Lucas.

L’auteur ne le dit pas en ces termes mais la soumission aux marchés, fussent-ils culturels, ce n’est rien d’autre que le fait de privilégier le commerce capitaliste... L’exception culturelle à la nantaise, Jean-Michel Lucas la croit sauvable : « Nantes peut encore revoir sa copie pour mieux s’engager dans la voie d’un territoire plus riche, riche en valeurs humaines, mobilisant à cet effet le meilleur des arts et des savoirs comme les plus “adéquates” des relations entre les personnes ».

Résumons : les loosers au bar, les winers au code-barres.

Jean-Loup Corcul

(1)   Lire aussi « Clusterisés sauvagement, la classe ! », Lulu n°76, mai 2012.
(2)  Docteur d’État ès sciences économiques, ancien Drac (directeur régional des affaires culturelles d’Aquitaine), aka Doc Kasimir Bisou.
(3)  Version intégrale sur le site de l’Irma, centre d’information et de recherche pour les musiques actuelles  :

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