La lettre à Lulu
Lulu 104

Implants, très mauvais plans

Doc Gynéco


Le jeu à la Nantaise, version gynéco : histoire d’un désastre.


Deux petits ressorts dans le corps et hop, on ressort de l’hosto stérilisée... Après avoir tant vanté les mérites de ce mode de contraception magique et finalement désastreux, le CHU de Nantes fait profil bas. Il a supprimé la page dédiée à cette opération de « stérilisation tubaire par placement des dispositifs Essure® » — mais les moteurs de recherche en gardent trace.

Le CHU nantais n’était pas peu fier d’avoir été le premier à assurer cette opération miraculeuse, en janvier 2002*. Mais, en juillet 2015, ces implants de contraception définitive commercialisés par Bayer* sont mis sous surveillance renforcée par l’Agence nationale de sécurité du médicament et des produits de santé. Motif : plus de risques que de bénéfices. Pourtant, jusqu’à fin 2016, Stéphane Ploteau, gynéco du CHU nantais, recommande toujours allègrement Essure®, solution miracle selon lui : « Pas d’anesthésie générale !... On vous met le dispositif pendant votre pause déjeuner et vous pouvez retourner travailler après ! »

D’où il ressort...

« Il a fait un beau dessin "façon médecin" avec un utérus grossièrement dessiné, des trompes, des ressorts posés dessus. Ça semblait idéal, si simple », explique Valérie, alors conquise. Le dispositif est vendu environ 700 € par Bayer. Le gynéco encaisse de son côté quelque 600 € pour la pose, oubliant au passage des infos pourtant fondamentales. Et accessoirement obligatoires… Comme le consentement de stérilisation, jamais remis à Valérie (impossible normalement de stériliser une femme sans ce document signé quatre mois auparavant, délai légal de réflexion**). Décidément tête de linotte, le brave doc gynéco oublie aussi de donner la brochure d’info (tout aussi obligatoire) pour permettre à chacune de faire un choix éclairé, topo réalisé par Bayer qui ajoute courant 2015 : « En cas d’allergie au nickel, ne pas avoir recours à ce dispositif. En cas de doute, procéder à des tests ». Fin 2016, le gynéco opère Valérie en plein flou informatif. Le lendemain de la pose sans anesthésie — « vraiment très douloureuse » —, elle tape « essure » sur internet et découvre la brochure qu’on aurait dû lui donner, et les effets secondaires mentionnés par de nombreux forums. Une association de patientes, Resist, s’est montée autour d’une lanceuse d’alerte, Marielle Klein.

Chère Madaaaaame

Ne supportant aucun bijou de pacotille depuis très longtemps, Valérie soupçonne une allergie au nickel. Paniquée, elle retourne voir le gynéco qui, bonhomme, la rassure : « Mais chère Madaaaaaame, vous ingérez bien plus de nickel dans votre alimentation au quotidien que ce qui vient de vous être mis ! Et puis, de toute façon, c’est trop tard ! Ce dispositif ne s’enlève pas. » À moitié rassurée, elle décide cependant, une fois encore, de faire confiance au toubib…

Irréversible marketing

Mais, quelques semaines plus tard, retour d’asthme, eczéma sur les mains qu’elle n’a jamais eu, fatigue, cervicalgies, troubles ORL. L’asso Resist lui confirme que ce sont les premiers effets secondaires décrits par d’autres patientes. Et que le gynéco a dit vrai sur un point : « Ça ne s’enlève pas », sauf en retirant trompes et utérus, organes sains, par une opération de chirurgie lourde… Un prix bien élevé à payer, alors qu’elle a été incitée à recourir à Essure pour éviter l’anesthésie générale à subir en cas de ligature classique des trompes.
L’allergologue consulté préconise l’« ablation inévitable de l’utérus et des trompes pour retirer entièrement le dispositif », opération effectuée fin février 2017, dans une clinique privée : la confiance a quand même des limites. Fin du premier épisode.

Sollicité par Lulu sur ce défaut d’information et sur ses liens d’intérêts avec Bayer qui, selon la base de données Transparence santé, le crédite de 2 907 € de bouffe, hôtels et déplacements entre juin 2014 et décembre 2016, le médecin n’a pas donné suite.

L’usagère à l’usure

Comme proposé dans la charte du patient hospitalisé affichée dans toutes les chambres du CHU, la patiente demande une réunion de médiation, s’attendant à des excuses, voire une indemnisation. En fait, la DUSPPI, Direction des usagers, des services aux patients et des partenariats innovants (sic), enterrera le dossier et couvrira les erreurs. Le CHU joue sur le découragement : pour se faire entendre, la patiente devra payer de sa poche — en plus d’un avocat — un expert (autour de 3 000 €). « Le chef du service gynéco, au-dessus du Dr Ploteau, m’a dit droit dans les yeux lors de la réunion de médiation que j’avais fait enlever mon utérus par caprice ! Et que le consentement de stérilisation m’a été remis, que je ne l’avais jamais rendu... Le "médiateur", la juriste du CHU, la
directrice de la direction des usagers, personne n’a moufté...
 »

D’autant que face à ce nouveau scandale sanitaire bien étouffé, aucune étude n’a été réalisée pour établir le lien entre les maux dénoncés par les patientes et le dispositif Bayer.

Les implants Essure contenant métaux lourds et fibres PET provoquent des intoxications, mais les médecins, peu au parfum des effets d’un matériel proposé comme « breveté », donc normalement sécurisé par l’État, ont eu du mal à arrêter leurs diagnostics. « La plupart du temps, ils nous ont traitées d’hypocondriaques, de dépressives », dit Béatrice, une autre victime. « Quand j’explique à mon médecin traitant les effets secondaires catastrophiques de ces implants, il me traite avec mépris, affirme que c’est psychologique », ajoute Cécile, autre victime. Les stéréotypes ont la vie dure : vu du haut de leurs certitudes médicales et masculines, les femmes, c’est toujours de leur faute...

Hôpital : CHUt !

Fin 2017, l’avocat de Valérie intente un recours administratif. Le CHU oppose une fin de non recevoir très formaliste, l’estimant irrecevable, « une copie de la décision contestée, ainsi que les pièces jugées utiles à la révision de la décision contestée » n’étant pas jointes à la demande. Ce qui ne tient pas, juridiquement. Le recours à la Commission de conciliation et d’indemnisation des accidents médicaux ? Valérie sait qu’elle sera déboutée, faute d’avoir atteint 22 % de conséquences invalidantes, pourcentage requis pour un dédommagement (le retrait des trompes et utérus ne « compte » que pour 15 %…) De toute façon, la direction du CHU refuse la demande d’arrangement proposée par la commission de conciliation (que le CHU a pourtant incité à saisir !)… sans aucun argument cette fois. Une phobie explicative, sans doute…
Mickey Trump
* Avant de tout arrêter en 2016, le CHU a réalisé 213 poses de ces implants.
** art L. 2212-7 du code de la santé publique.

Bayer de fonds
Essure® a perdu son label CE en août 2017. Un mois après, Bayer retire ces implants du marché européen, officiellement pour « raisons commerciales »… Vraiment triste pour cette petite start-up allemande prometteuse, 55 700 salariés dans le monde, 39 milliards de chiffre d’affaires en 2018, après absorption de Monsanto. Vaste investigation menée en novembre 2018 par plus de 250 journalistes de 36 pays, les « Implants files » ont dévoilé le laxisme de contrôle de nombreux dispositifs, dont les implants Essure®. 175 000 femmes porteuses en France,  2 700 victimes regroupées par l’asso Resist, dont une centaine en Loire-Inférieure. De quoi bayer aux corneilles.

Dépassementerie
Le docteur Lopes a été un des ardents promoteurs et poseurs d’Essure au CHU. Au point de tonitruer dans la presse : « Ce moyen est fiable à 99,6 % » (Ouest-France, 12/07/2012) . Il est depuis passé, avec bistouri et bagages, au privé, à la polyclinique de l’Atlantique où il s’est proposé pour le service après vente, la dépose du procédé à 99,6 % via une salpingectomie, ablation des trompes présentée comme l’opération réparatrice, après les dégâts causés par les implants magiques qu’il a tant vantés. Opération proposée avec dépassement d’honoraires. Dans le privé, faut pas s’en priver.

Une grosse migraine Madaaaame
Diagnostic genré et ratage de mayonnaise.
Grosse fatigue, douleurs thoraciques ? Le généraliste envoie promptement monsieur chez le cardiologue. Pour madame, ce sera anxiolytiques*. Angle mort de la médecine jusqu’ici, le « diagnostic genré » a aussi sévi envers les patientes victimes de l’implant Bayer.

Intoxiquées aux métaux lourds contenus dans ce dispositif, beaucoup de femmes « essurisées » ont dû arrêter de travailler, affectées de difficultés respiratoires, douleurs thoraciques, articulaires ou abdominales irradiantes les conduisant parfois à l’hosto, vertiges et malaises, lombalgies, hypertension, allergies violentes et soudaines**... Des joyeusetés invalidantes que ces braves médecins ont souvent imputées à l’hypocondrie féminine, ou au fameux « madame a la migraine ».

Quant aux cas de cancers et maladies auto-immunes développés dans la foulée, pas de lien prouvé à ce jour : la somatisation ou les hormones, sans doute...

* France Inter, La tête au carré, 20/02/19.
** cf. www.resist-france.org/

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