La lettre à Lulu
Lulu 94-95 - décembre 2016

Jusqu’à plus zouave

Antimémoire


Lamoricière, un héros sang pour sang nantais.


Bacchantes arrogantes, engoncé dans son uniforme militaire, breloque rutilante au plastron, épaulettes bien peignées, le « fin stratège »* Louis Juchault de Lamoricière a les honneurs d’une tête de page vouée aux célébrités locales, ce bidasse étant né à Nantes. Sonnez clairons. On nous résume ses campagnes, zouave en Algérie, glorifiant de fait la conquête coloniale : « prise d’Alger », de Constantine, « soumission de l’émir Abd El Kader ». Pas un mot sur sa technique de razzias en s’attaquant aux civils. Le conquistador se fera aussi soldat du pape, zouave pontifical, contre les partisans italiens de l’unité républicaine. Croisade piteuse : face aux Piémontais, Lamoricière se fait ratatiner deux fois à plate couture et rentre défait en France. Mentionner qu’il est « ministre de la guerre en 1848 » est un peu court alors qu’il a alors du sang plein les mains, commandant avec Cavaignac l’écrasement des journées insurrectionnelles ouvrières, 4 000 morts chez les insurgés en ces trois jours de juin.

Si la vielle baderne a nourri les vers dans sa tombe au cimetière de Saint-Philbert-de-Grand-Lieu, la cathédrale de Nantes lui a réservé un monument pompeux, gisant en marbre blanc flanqué de quatre statues de bronze. En 2009, le général sculpté-couché a été aspergé de peinture rouge, action anonyme assortie d’un panneau expliquant : « Passant, n’oublie pas qu’au nom de la bourgeoisie de France, j’ai commandé le tir contre la population algérienne puis contre les ouvriers parisiens (1848). » Pourtant, Lamoricière, qui a laissé son nom à une rue, est aussi authentique inventeur d’une boutonnière vidangère dans les pantalons bouffants d’uniforme des zouaves. Un trait de génie, cette fente de 8 cm, évacuant la flotte quand les fantassins traversaient à gué un oued dans le djebel pour aller trucider de l’indigène. Quand on a été le glorieux inventeur d’un trou de froc, c’est quand même dur d’avoir une biographie pleine de trous.

* Ouest-France, 12 septembre 2016.

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