La lettre à Lulu
Lulu 93 - juillet 2016

L'attaque odieuse des ratatatouilleurs

Merci patron


Grivèlerie d'opéra, ratatouillage de coin de rue, jusqu'où iront-ils ?


L'opéra a été occupé le 2 mai au soir par des intermittents et des échappés de la manif de l'après midi. Annulée, la belle soirée privée des patrons du Centre des jeunes dirigeants. L'incursion a donné lieu à des échanges goguenards à distance de postillons. Intitulée fièrement « Nous sommes tous des héros en puissance », la fête était pourtant « préparée depuis un an et demi » pour célébrer « l'humain dans l'entreprise ». L'humain de la rue a surgi, moqueur, sans gêne. Quelques seniors du Medef, président et ex-président de la CCI accompagnaient les trois centaines de ptits gars prometteurs héros de la charité managériale, autoproclamés « créateurs d'oxygène » pour qui « une économie au service de l’Homme incarne la clef de la compétitivité ». Certains ont hésité entre le faux sourire contrit mais dégagé, et le regard furibard, mâchoire serrée en espérant que ça se règle. D'autres ont trouvé asile à la terrasse du café Molière voisin, subissant les chansons de ces insupportables trublions : Pends, pends, pends ton patron, t'auras sa galette et L'Internationale. Un atelier loisirs s'improvise dans le hall du théâtre, bouchonne en ballots les sacs offerts pour la soirée, forme un bonhomme en tissu, aussitôt pendu haut et court. L'affichette des intermittents rend d'ailleurs hommage au sens de la pendaison orchestré par le Medef. Mais les patrons ne sont pas pendus aux lèvres des squatters du hall de l'opéra.

Certains protestent, navrés de tant d'incompréhension. « C'est la lutte de classes qui fait irruption dans ta soirée, mon ptit gars », ironise une des invitées surprise, étoile rouge sur T-shirt noir. Au haut des marches, on a frisé les gnons, la pauvre chemise haut de gamme du patron colère a failli finir en lambeaux, tradition Air France. 

Le contenu des tot bags en coton écru à distribuer aux invités a fini par terre, avec l'édition de Presse-O du matin, partenaire du raout, une invitation pour l'after, un mauvais stylo et un biscuit au chocolat sous cellophane. Prise de guerre mais un peu trop sucré. Les envahisseurs hilares le boulottent, deux patrons déboulent, en pétard et en costar col ouvert. Ils font avec morgue la morale : « Vous vous sentez pas gênés de prendre ça ? C'est du vol ». Répartie du tac au tac : « Non mossieu, bouffé sur place, c'est de la grivèlerie. Pas du vol. » La précision juridique agace : « En tous cas, au niveau symbolique, c'est un manque de respect. » « Et la loi travail, la précarité renforcée, l'inversion des normes, c'est du respect ? C'est du symbolique ? Et si tu veux mon pote, ton biscuit au chocolat si précieux, on peut très bien te le vomir sur les pompes ». Les souliers vernis reculent d'un pas. 

Alain Mustière, ancien président de CCI, hérault du oui à l'aéroport patientait sur le parvis de la place. Perdant patience, il finit par s'éloigner, rattrapé deux rues plus loin par une assiette de ratatouille bien servie, sans élan, en pleine poire. Régime cinq fruits et légumes par jour, sans doute. Cet entartage légumier mode zadiste, il l'a commenté le lendemain dans Presse-Océan : « C’est inconcevable, déplorable, intolérable. Est-ce la démocratie ? La violence prime-t-elle sur le débat d'idées ? » C'est curieux, comme les chemises deviennent des emblèmes de la démocratie tolérable, ces temps-ci.

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