La lettre à Lulu
n°38 - nov

L'étagère à Lulu



Patois l’autre

On ne dira jamais assez que le bernuchon - vous savez, cet enfant né sans bras et qui jamais ne lui repoussent - est économe en layette. Quant à la berlute, la chauve-souris nouvelle née avec toutes ses ailes et son air chauve, elle est délicieuse «confite dans la tarpoine». Et la tarpoine, alors ? Un nectar «récolté au coin de l’œil du remelu et conservée dans un porillonneau», précise la définition. Ce glossaire délectable livre les bribes d’une langue de rocaille et de foin, pince-sans-rire, manifeste d’un terroir qu’on s’imaginerait imaginaire. Signées par Ernestine Chassebœuf, ces quinze pages format minipoquète* plongent dans un monde doux dingue où l’on déguste le couichemitte, ce gâteau «fait avec ce qu’on trouve quand il y en a». Les illustrations sont de Quentin Faucompré, qui fait ça quand il ne descend pas acheter son pain, remonte finir des livres d’images avec des copains, dessine pour Lulu, ne va plus voir s’il a du courrier aux Beaux-Arts et édite des publications rares aux noms aussi peu recommandables que Floume, ou Un moment d’inattention, bourré de tracteurs griffonnés.
<I>* Glossaire du patois des Troglodytes-du-Dessous, éditions Deleatur, BP1-2243, 49022 Angers cedex 02, et disponible aux librairies Vent d’Ouest et du Lieu Unique. 1,5 euro.</I>

Les pieds dans la PAF

Ces Africains sont des monstres d’ingratitude. Déjà, il y a deux siècles, il fallait les forcer à embarquer sur des navires les menant en voyage jusqu’à d’autres soleils, au pays de la biguine des Antilles, avec un emploi à la clé s’il vous plaît. Déplacement offert, tous frais payés. Quand on les a menés en Europe pour des expositions universelles et des villages coloniaux qui en faisaient des vedettes de foire, mêmes mauvais souvenirs, selon eux. Pareil quand on a tenu à ne pas les laisser à l’écart des tranchées, de la fraternité de bains de boue et de gaz moutarde. Aujourd’hui, ces éternels ronchons refusent nos charters qui les raccompagnent jusqu’à la terre de leurs aïeux. C’est ce refus qu’expose Marcel Zang dans sa pièce, L’Exilé*. La froideur d’un local de police donne la température. L’interrogatoire tient vite lieu d’un pernicieux travail de persuasion, le flic cherchant à obtenir l’assentiment du Noir à se laisser charteriser. Pour que l’expulsion se mue en départ volontaire, summum de procédure policière. Le flic appuie sur les contradictions personnelles arrachées aux journaux intimes de sa victime. Mué en blitzkrieg psychologique, le dialogue en huis clos démêle les fils d’une vie de déraciné. Comment m’expulser de France, soutient l’Africain expatrié, puisque c’est la France qui est entrée en moi ? Par effraction. Comme un viol. L’auteur, Camerounais de naissance, Nantais depuis vingt ans, signe ici sa quatrième pièce. Ce doit être le début d’un puzzle.
<I>* L’Exilé, suivi de Bouge de là, éditions Actes Sud-Papiers.</I>

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