La lettre à Lulu
N°98-99 - décembre 2017

La Baule, le tiroir caisse ensablé

Bouche baie


Les gargotes people de la plage régies par un grand régent multinational.


Plage de La Baule, avant : de sympathiques bistrotiers pressuraient les portefeuilles des bourges en leur extorquant des sommes faramineuses pour un délicieux sushi au sable servi avec un daïquiri décongelé.

Plus belle baie d’Europe, après : 35 braves commerçants* sont devenus victimes d’une infâme multinationale, Veolia, chargée de gérer leurs paillotes de luxe  sur le sable, et de mettre de l’ordre dans ces concessionnaires, qui recandidatent. Trois bars-restos ne sont pas reconduits. Pourtant y avait de quoi être fier, c’était une première en France, une plage concédée à une boîte privée.

Paradoxalement, ce pataquès aboutissant à une gestion privée est né d’une loi nationale cherchant à limiter la privatisation du littoral. Édicté en mai 2006, le « décret relatif aux concessions de plage » impose des installations démontables en fin de saison et refile la gestion aux communes qui peuvent éventuellement passer délégation à une boîte privée. Mais La Baule fait de la résistance passive, n’applique surtout pas le fichu décret. Fin 2013, une grosse tempête met tout par terre, ratiboise les paillotes qu’à la longue on croyait en dur, au moins durables. Détenteur du littoral, l’État accepte de reconnaître l’état de catastrophe naturelle, en imposant une condition : l’application du failli décret plage. La Baule traîne encore un peu des tongs. Finalement, le seul candidat à se présenter à l’appel d’offres lancé par l’État, c’est Veolia, donc choisi pour sélectionner les bons plagistes, restos surtout, quelques clubs de plage et écoles de voile, récuser certains, reconduire les autres… Un bâton merdeux, apparemment. Avec la fronde des Baulois en mocassins de voile et serre-têtes balnéaires, le préfet craint presque la constitution d’une Zad. Le maire Yves Métaireau tente de reprendre la main, via une société d’économie mixte, mais ça foire. Habitués de ces gargotes de star, Bruel, Dubosc, Gérard Lanvin gardent un silence gêné : dénoncer les multinationales, pas leur truc. Faute de people plus notoire, on se contentera de Pierre Menès, le journaliste de foot, qui grogne qu’« il va y avoir des transats jusqu’à la mer, ça n’a pas de sens ! Même si il y a un droit de passage, c’est une forme de privatisation, c’est insupportable. » Pendant la campagne des législatives, les candidats se ruent sur le sable, ardents défenseurs des Baulois atteints dans leur chair. « La "privatisation" de la plage n’est pas le terme approprié », expliquait en louvoyant un communiqué du maire en mai, inquiet du risque de « fragiliser encore plus le tissu économique de la commune et donc celui de la plage, un des atouts majeurs de la notoriété touristique de La Baule », et rappelant que « La plupart des exploitants sont des proches connaissances de la commune, certains ont même été élus ». La politique, à La Baule, commence au tiroir caisse. Dernier épisode début novembre, un de ces commerçants, mais pas un gentil, un méchant puisqu’il est nouveau venu, jette l’éponge avant même d’avoir commencé. Les tenanciers des Brassés, brasserie haut de gamme, Nantais, des étrangers donc, se disent découragés par le bashing sur les réseaux sociaux.

En ces moments difficiles, nos pensées vont d’abord aux familles des grains de sable qui se font marcher dessus depuis des années.

Hervé Olia et Yves Hétéro
*  8,5 millions d’euros de chiffre d’affaires, une cinquantaine de permanents à l’année, 500 saisonniers selon Le Monde (19/05)


Lu 254 fois