La lettre à Lulu
Lulu 102-103

La croisière s’enfume

Paqueboat people


Saint-Nazaire adule les paquebots qui la font vivre, oubliant la croisière et son sillage craignos.


362 m de long, haut comme un immeuble de 20 étages, cinq fois gros comme le Titanic. Et à bord, deux murs d’escalade et une patinoire de pleine mer, deux simulateurs de surf à fausses vagues, trois toboggans aquatiques traversant les niveaux du pont 18 au « pont-piscine » trois étages en-dessous, de faux chants d’oiseaux et de grillons, dix bains à remous dont deux suspendus sur l’eau, 25 restos, un casino (456 machines à sous, 27 tables de jeu). Une machine à consommer, mix Disneyland-Las Vegas, occupée par 8 880 personnes, équipage et personnel compris. En mars dernier Saint-Nazaire a livré le Symphony of the seas, à cette date le plus gros paquebot jamais construit depuis le paléolithique supérieur.

Et sur le pont supérieur, dame croissance, son éminence le PIB et la cour des Cactionnaires dividendés improvisent une danse de Saint-Guy. Le carnet de commandes est à bloc jusqu’à 2026, près de deux navires à livrer par an. Mais mieux vaut pas trop reluquer le bilan carbone de ces villes posées sur l’eau. De toujours plus gros en encore plusse maousse, le mastodontisme frappe dans l’industrie de la croisière. Forcément, les grincheux font la grimace : « Les paquebots géants source de pollution marine » (Reporterre, 18/10/2016) qui a détaillé : « Selon un rapport de l’OCDE de 2014, le transport maritime est ainsi responsable de 5 à 10 % des émissions mondiales d’oxyde de soufre, un polluant qui accroît le niveau d’acidité des océans, participe à la formation de "mauvais ozone" et de particules fines et ultrafines ». Même Ouest-France s’y est mis : « Un paquebot à quai pollue comme un million de voitures » (24/07/2015), reprenant France nature environnement et l’ONG allemande Nabu dénonçant l’énergie de dingue dépensée par les moteurs tournant en permanence en mer, à l’escale, pour alimenter les 25 restos, quatre piscines, deux simulateurs de surf et la patinoire du Allure of the Seas. Ce salopiaud de paquebot énergivore — né à Turku non pas Saint-Naz, mais tous ont les mêmes travers — carbure au fioul lourd pas cher, chargé de 3,5 % de soufre, un taux 3 000 fois plus élevé et polluant que les bagnoles. Les particules ultrafines, invisibles, pleuvent à quai (riverains ravis) et dans le sillage (planctons aussi). Normalement, pour plus de deux heures d’escale, il faut user d’un carburant moins polluant.

Cette ville flottante à l’utilité sociale nulle dégueule aussi des citernes d’eaux usées, chaque jour 1,9 million de litres de flotte souillée des chasses d’eau de 6 000 à 7 000 passagers et l'équipage, sans parler de 19 tonnes d’ordures par jour des déchets solides et poubelles des restos (pour un paquebot comme l’Explorer of the seas, 310 m).

Des études révèlent que le carburant des navires (paquebots et cargos confondus), est à l’origine de 60 000 à 400 000 morts prématurées dans le monde. « La Fondation allemande de pneumologie recommande d’ailleurs aux croisiéristes ayant des poumons fragiles d’éviter la poupe et de rester derrière les cheminées, sous peine d’une "grave détérioration" de leur état » (Mediapart, 23/04).

Mais le vent tourne : c’est une première, le capitaine de l’Azura, un paquebot de 300 m de long, a été jugé pour avoir cramé du fioul dépassant la teneur limite en soufre (1,68 %) des normes européennes anti-pollution. En choisissant un tel fioul, l’armement Carnival Cruise « économise deux millions sur l’ensemble de sa flotte » a fait remarquer le 9 octobre le procureur au procès à Marseille. La présidente y voit le « mobile » de la fraude. Ce qui ne vaut qu’une amende de 100 000 €. Broutille. Le coût de deux semaines d’une suite familiale à bord. à Saint-Naz, la croisière c’est du travail par millions d’heures. Quel empêcheur de tourner en rond dans l’eau irait regarder dans les soutes ?
Joël Boiteux

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