La lettre à Lulu
Lulu 109-110

Le STO glorifié

Tricharderie


Allez hop, le working class hero, au front ! 


Un patron frappé par la foudre. De la révélation. Il aura fallu à Yann Trichard, président de la CCI et administrateur du Medef 44, trois jours de confinement pour lancer la formule ronflante, flattant ces salopiauds de salariés, ces « coûts sociaux » pénibles, soudain rattrapés par une certaine utilité. Pour lui apporter une pizza à toute heure, éventuellement pour lui sauver la vie, assurément pour sortir les chiffres d’affaires du raplapa. Dans un communiqué, il rend hommage à « ces héros du quotidien que sont les techniciens de maintenance, les livreurs, les fournisseurs de pièces détachées, les caissières, les approvisionneurs, les informaticiens, les facteurs et toutes les personnes qui contribuent à cette grande chaîne de notre vie ». D’habitude sa marotte, c’est le bien-être dans l’entreprise*. Pour ceux qu’on envoie au front de la guerre déclarée par Macron, l’héroïsme est plus approprié. Honneur aux soldats inconnus. Comme en 14, le prolétariat doit être au feu, en première ligne ! Sonnez trompettes. Trichard appelle au « sentiment de la fraternité nationale » (Sun FM, 31/03). Les soutiers sont donc exemptés de confinement, souvent mobilisés sans mesures de protection suffisantes, supervisés par des cadres et big boss bien à l’abri derrière l’écran de leur télétravail.

Élément de langage, la formule « héros du quotidien », après avoir été piquée dans l’arrière-boutique d’un magasin de médailles en chocolat, Trichard l’a reprise du patron du Medef trois jours avant, et de la vice-présidente nationale la veille.

Le même jour où Trichard célèbre l’héroïsme, le président délégué du Medef, Patrick Martin, panique devant les droits de retrait que font jouer ces insupportables mutins du quotidien : « Il y a eu dans tous les secteurs d’activité, y compris dans ceux très nombreux dont l’exploitation n’est pas interdite par les mesures sanitaires, un changement d’attitude extrêmement brutal des salariés. » (AFP, 18/03), ajoutant que « les entreprises ne sont plus en mesure de poursuivre leurs activités sous la pression des salariés ». C’est ça, la brutalité des héros saisis d’une sale envie de pas crever pour les actionnaires confinés.
Fernand Peutoulier

* La boîte qu’il dirige, Syd conseil, emploie 215 héros du quotidien. Une « entreprise libérée », avec baby foot, table de ping pong... Sur le net, les avis d’anciens employés relèvent des salaires en dessous de la moyenne, l’absence de RTT et de prime de déplacement prévue à la convention collective.

 

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